
Depuis les déesses de l’Antiquité jusqu’aux impressionnistes du XIXe siècle, la femme est l’un des sujets les plus représentés de toute l’histoire de l’art occidental, et pourtant l’un des moins bien compris. Omniprésente comme modèle, longtemps absente comme artiste, elle a été idéalisée, allégorisée, mythifiée, érotisée, sanctifiée. Ce parcours thématique vous invite à traverser les siècles en découvrant des œuvres du VMuseum : de la Vénus de Boucher à la maternité intime de Mary Cassatt, du portrait dynastique d’Isabelle de Portugal aux scènes de genre de Vermeer, en passant par les premières peintres professionnelles comme Lavinia Fontana ou Judith Leyster, qui ont arraché leur place dans un monde de l’art résolument masculin. Regarder ces œuvres avec un œil attentif aux rapports de genre, c’est enrichir le plaisir esthétique d’une lecture historique et critique, et comprendre que toute représentation de la femme dans la peinture est aussi un acte de pouvoir.
À retenir
Dans la peinture occidentale, les femmes ont longtemps été représentées à travers des modèles religieux, mythologiques ou idéalisés. Les artistes femmes, longtemps marginalisées, ont progressivement renouvelé le regard porté sur la féminité et la création artistique.
Comment la peinture occidentale a-t-elle représenté la femme à travers les siècles ?
Pendant plus de cinq siècles, la représentation de la femme dans la peinture occidentale a suivi une logique paradoxale : omniprésente comme sujet, la femme y était presque toujours absente comme auteure. Les peintres, hommes dans leur immense majorité, ont mobilisé la mythologie, la Bible et le portrait pour fixer des images féminines qui disent autant sur les désirs et les conventions de leur époque que sur les femmes elles-mêmes. Vénus et la Vierge Marie ont longtemps fourni les deux pôles de cette représentation : le corps désiré d’un côté, le corps sanctifié de l’autre. Ce n’est principalement qu’à partir du XVIIe siècle, avec des peintres comme Judith Leyster, puis au XIXe siècle avec Berthe Morisot et Mary Cassatt, que des femmes ont commencé à imposer leur propre regard, changeant profondément, et durablement, la façon dont la peinture représente la féminité.
I. La mythologie : le prétexte antique
La mythologie gréco-romaine a offert aux peintres occidentaux leur premier grand terrain de liberté. Représenter Vénus, Diane, les Muses ou les Grâces, c’était peindre le corps féminin, nu, idéalisé, désiré, sans transgresser la morale d’une époque pour laquelle une telle liberté était autrement inconcevable. L’Antiquité servait de paravent respectable : derrière la déesse, le peintre pouvait tout se permettre.

Paolo Véronèse, Mars et Vénus liés par l’amour illustre parfaitement cette convention : la carnation laiteuse de Vénus, son voile bleu, la perfection sculpturale de ses formes répondent aux canons de la Renaissance vénitienne, mais c’est avant tout le regard du commanditaire masculin qui a fixé ces contours. François Boucher pousse la logique à son paroxysme dans Le Triomphe de Vénus : la déesse surgit des eaux dans un tourbillon de chairs nacrées, de putti et d’écume, beauté absolue, offerte au regard, sans autre prétention que le plaisir esthétique. Jean Restout, dans Vénus commandant des armes à Vulcain pour Énée, introduit une nuance intéressante : sa déesse est vaporeuse, certes, mais elle agit, elle commande. La mythologie n’enferme pas toujours les femmes dans la passivité.
Jan Brueghel le Jeune et Hendrik van Balen, dans Paysage avec Cérès, associent la figure féminine à la fécondité de la nature : une équation millénaire qui dit autant sur les projections masculines que sur la déesse elle-même. Et Filippino Lippi, avec sa Muse Érato, résume à lui seul toute l’ambiguïté de ce rapport : la femme inspire, incarne la beauté, préside aux arts, à condition de rester une allégorie plutôt qu’une artiste.
II. La représentation biblique : sainteté, drame et prétexte
Si la mythologie offrait le corps, la Bible offrait le récit. Les grandes figures féminines des Écritures, la Vierge Marie, Judith, Abigaïl, Marie-Madeleine, ont fourni aux peintres occidentaux un répertoire narratif d’une puissance considérable, traversé par une tension permanente entre idéalisation et dramatisation. Ces femmes sont saintes ou pécheresses, martyres ou héroïnes, mais rarement simplement humaines.

La Vierge Marie est sans doute le sujet féminin le plus représenté de toute la peinture occidentale. Raphaël, dans sa Madone Colonna, en livre une version d’une douceur presque irréelle, la perfection de la mère idéale, si éloignée de toute réalité charnelle qu’elle ne menace rien ni personne. L’atelier de Botticelli décline la même figure dans La Vierge à l’Enfant avec le petit Saint Jean avec cette même sérénité calculée, tandis qu’Albrecht Dürer, dans Marie en prière, choisit l’intériorité recueillie plutôt que la beauté rayonnante, un regard plus sobre, presque moderne.
À l’opposé de cette figure de pureté, les héroïnes de l’Ancien Testament incarnent l’action et parfois la violence. L’atelier de Rubens représente la Rencontre de David et Abigaïl : la femme y est médiatrice, celle qui désamorce par la grâce et la sagesse une colère masculine, l’un des rares rôles où la tradition biblique accorde à une femme une agentivité réelle. Rutilio Manetti, dans Didon et Énée, propose quant à lui une figure plus ambiguë : reine puissante et femme abandonnée, Didon illustre ce mouvement récurrent par lequel la peinture a souvent préféré retenir la victime plutôt que la souveraine.
III. Les canons de beauté selon les époques
Chaque siècle a sa Vénus, et chaque Vénus dit autant sur son époque que sur la femme qu’elle prétend représenter. Les canons de beauté féminine dans la peinture occidentale ne sont jamais neutres : ils reflètent les idéaux sociaux, moraux et esthétiques d’une époque, fixés par des peintres qui répondaient aux attentes de commanditaires, d’Académies et de marchés presque exclusivement masculins.

À la Renaissance, la beauté idéale est lumineuse et distante. Botticelli, dans son Portrait idéalisé d’une dame (Simonetta Vespucci en nymphe), glisse imperceptiblement du portrait vers le mythe : la femme réelle s’efface derrière l’idéal, sa personnalité absorbée par la perfection formelle. Titien, dans Jeune fille à la corbeille de fruits, propose un autre idéal : plus charnel, plus présent, où la virtuosité du peintre sur les textures (soie, peau, fruits) dit autant que le visage.
Au XVIIIe siècle, la beauté devient légère et décorative. François Boucher, dans Les Confidences pastorales, installe ses figures féminines dans un monde de grâce souriante et de lumière dorée, un idéal rococo qui reflète les aspirations d’une aristocratie en quête de plaisir. Jean-Marc Nattier, dans La Source, habille ses modèles en divinités antiques pour mieux flatter leurs commanditaires : la beauté réelle se pare des atours de l’idéal mythologique.
Le XIXe siècle introduit une rupture décisive. Avec Renoir dans Deux jeunes filles lisant, la beauté féminine quitte le piédestal académique pour s’installer dans la lumière du quotidien, moins parfaite, plus vivante. Et Modigliani, dans Jeune fille en costume marin, achève cette évolution en faisant de la figure féminine un archétype épuré, entre présence et abstraction, le canon de beauté n’est plus un idéal à atteindre, il devient un langage plastique à part entière.
IV. La femme vue par l’homme : regard, désir et mise en scène sociale
Pendant des siècles, la quasi-totalité des représentations féminines dans la peinture occidentale ont été produites par des hommes, pour des hommes. Ce fait, longtemps invisibilisé, est pourtant au cœur de ce que nous voyons : la pose, l’éclairage, le cadrage, le choix du moment représenté — tout cela résulte d’un regard orienté, qui dit autant sur celui qui peint que sur celle qui est peinte.

Le regard masculin s’exprime d’abord dans la mise en scène du corps. Rubens, dans Persée libérant Andromède, place la princesse enchaînée, nue et offerte au regard, dans une posture de vulnérabilité maximale, la libération est réelle, mais la mise en scène dit aussi que le corps féminin, même sauvé, reste au centre du spectacle. Rembrandt, dans L’Enlèvement d’Europe, traite avec son génie habituel du clair-obscur un sujet dont le titre dit tout : la prise de possession d’un corps féminin par un dieu masculin, sublimée par la virtuosité picturale.
Le regard masculin s’exprime aussi dans les scènes de genre, plus subtilement. Vermeer, dans Le Verre de Vin, observe une femme buvant sous le regard d’un homme, la scène est ambiguë, suspendue entre séduction et contrainte, et c’est précisément cette ambiguïté que le peintre refuse de résoudre. Cornelis Bisschop, dans Une jeune femme et un cavalier, installe la même tension dans un intérieur hollandais : les rapports de genre se lisent dans les postures et les regards autant que dans les mots échangés.
Parfois le regard masculin se fait plus déclaré, presque revendicatif. Manet, dans Femme lisant, introduit pourtant une rupture décisive : sa figure féminine ne pose pas, ne se soumet pas au regard, elle vit, absorbée dans sa lecture, indifférente à celui qui la peint. Ce simple déplacement d’attention fut suffisant pour troubler profondément les contemporains du peintre.
V. Les femmes peintres : conquête d’un regard
Pendant des siècles, les femmes ont été les sujets de la peinture bien plus souvent que ses auteures. Les Académies leur étaient fermées, l’accès au modèle nu leur était interdit, les commandes publiques hors de portée. Que certaines aient néanmoins réussi à s’imposer comme peintres professionnelles relève moins du génie individuel que d’une résistance obstinée contre des institutions conçues pour les en empêcher.

Lavinia Fontana (1552-1614) est l’une des premières à avoir franchi ce mur. Dans Les Noces de Cana, elle déploie une maîtrise compositionnelle qui rivalise avec ses contemporains masculins, rappelant que le prétendu génie masculin de la peinture était surtout le produit d’un accès différencié à la formation. Peintre officielle du pape Clément VIII, elle reçut des commandes publiques et religieuses à une époque où cela relevait de l’exception absolue. Judith Leyster (1609-1660), seule femme connue admise à la guilde de Saint-Luc de Haarlem au XVIIe siècle, dirigea son propre atelier et forma des apprentis, avant que ses œuvres soient attribuées pendant plus de deux siècles à des contemporains masculins. Sa redécouverte dit tout des mécanismes par lesquels l’histoire de l’art a longtemps effacé les femmes de sa propre mémoire.
Mais la question qui se pose naturellement est celle-ci : quand une femme est derrière le pinceau, le regard change-t-il ? Les œuvres de Berthe Morisot, dans La Robe rose, apportent une réponse convaincante. Morisot peint les femmes de l’intérieur : elle connaît ces espaces, ces poses, ces moments de la vie bourgeoise du XIXe siècle non comme observatrice extérieure mais comme participante. La liberté de sa touche impressionniste s’accompagne d’une familiarité avec son sujet qu’aucun de ses contemporains masculins ne pouvait revendiquer.
Mary Cassatt, dans Femme à l’enfant, va plus loin encore. Elle choisit comme modèle sa propre cuisinière, Reine LeFebvre, non une grande dame, non un modèle professionnel, mais une femme ordinaire. Ce choix est une déclaration : la maternité n’est pas un idéal réservé à l’élite, elle est universelle et humaine. Dans ce pastel aux couleurs chaudes, il n’y a pas de regard masculin : il y a une tendresse partagée, une égalité de présence entre les deux figures, que la peinture du XIXe siècle dominée par les hommes n’avait guère su produire.
Pour aller plus loin
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Bibliographie
Bonnet, Marie-Jo. Les Femmes dans l’art. Qu’est-ce que les femmes ont apporté à l’art ? Paris : Éditions de La Martinière, 2004.
Bonnet, Marie-Jo. Les Femmes artistes dans les avant-gardes. Paris : Odile Jacob, 2006.
Gonnard, Catherine & Lebovici, Élisabeth. Femmes artistes / artistes femmes. Paris, de 1880 à nos jours. Paris : Hazan, 2007.
Morineau, Camille (dir.). elles@centrepompidou. Artistes femmes dans les collections du Musée national d’art moderne. Paris : Centre Pompidou, 2009.
Morineau, Camille (dir.) & AWARE. Paroles d’artistes femmes, 1869–1939. Paris : Éditions de La Martinière, 2024.
Gubin, Éliane (dir.) et al. Le Siècle des féminismes. Paris : Les Éditions de l’Atelier, 2004.
Ressources en ligne
AWARE — Archives of Women Artists, Research and Exhibitions a pour objet la création, l’indexation et la diffusion de l’information sur les artistes femmes du XVIe au XXIe siècle
Musée d’Orsay. Artistes femmes : un autre regard — parcours en ligne dans les collections permanentes. musee-orsay.fr
FAQ – Questions autour de la représentation des femmes dans l’art
Pourquoi les femmes occupent-elles une place si importante dans la peinture occidentale ?
Dans l’histoire de l’art occidental, la figure féminine a longtemps servi à représenter des idées religieuses, mythologiques ou symboliques. Les artistes ont utilisé le corps et les visages féminins pour évoquer la beauté, la maternité, la tentation, l’amour ou encore le pouvoir. Ces représentations reflètent aussi les valeurs et les normes des sociétés de leur époque.
Qu’est-ce que le “male gaze” dans la peinture ?
Le “male gaze”, ou regard masculin, désigne une manière de représenter les femmes à travers le point de vue et les attentes d’artistes majoritairement masculins. Dans de nombreuses œuvres occidentales, les femmes apparaissent comme des figures observées, idéalisées ou mises en scène pour le regard du spectateur. Cette notion permet aujourd’hui d’analyser la place des femmes dans l’histoire de l’art et les rapports de pouvoir liés à leur représentation.
Pourquoi les femmes artistes ont-elles longtemps été moins reconnues ?
Pendant plusieurs siècles, les femmes ont eu un accès limité aux ateliers, aux académies d’art et aux commandes officielles. Beaucoup ne pouvaient pas étudier le dessin d’après modèle vivant, considéré comme essentiel à la formation artistique. Malgré ces obstacles, certaines artistes comme Artemisia Gentileschi, Berthe Morisot ou Mary Cassatt ont réussi à s’imposer et à renouveler le regard porté sur les femmes dans l’art.
Les représentations de la femme ont-elles évolué au fil du temps ?
Oui. Les représentations féminines changent selon les périodes artistiques et les évolutions de la société. Dans la peinture religieuse ou mythologique, les femmes incarnent souvent des figures idéales ou symboliques. À partir du XIXe siècle, certains artistes commencent à montrer des femmes dans des scènes de la vie quotidienne avec davantage de réalisme et d’individualité. Les artistes modernes et contemporains questionnent ensuite plus directement les stéréotypes, le regard porté sur le corps féminin et la place des femmes dans la création artistique.






