
Vers 1642. Une bougie unique éclaire un marché qui changera le cours d’une lignée. Matthias Stom plonge le spectateur au cœur d’un drame familial biblique, entre faim dévorante et calcul silencieux.
Un drame à la lueur d’une flamme
Observez cette scène nocturne saisissante. Une chandelle solitaire découpe trois visages dans l’obscurité. À gauche, Jacob, torse à demi-nu sous un drapé doré. Son regard intense fixe son frère à qui il vient de donner le bol de lentilles. À droite, Ésaü surgit de la nuit, vêtu de rouge éclatant, un lièvre sur l’épaule, un chien de chasse à ses pieds. Entre eux, Rebecca observe. Sa main posée sur la poitrine trahit une émotion contenue. Le bol de faïence bleue, au centre exact de la composition, concentre toute la tension. Stom modèle les chairs avec un clair-obscur radical. Les ombres avalent les contours. La lumière caresse les étoffes.
L’héritage du Caravage en terre flamande
Ce tableau illustre un épisode de la Genèse rarement peint. Ésaü, épuisé par la chasse, cède son droit d’aînesse pour un simple plat de lentilles. Matthias Stom s’inscrit dans le courant caravagesque né aux Pays-Bas. Longtemps, cette huile sur toile fut attribuée à Gerrit van Honthorst, probable maître de Stom. Les scènes nocturnes à source lumineuse unique constituent la signature de l’artiste. Ce procédé dramatise l’instant et magnifie le réalisme des expressions.
Matthias Stom
Peintre néerlandais actif en Italie dans la première moitié du 17e siècle, Matthias Stom (vers 1589-après 1650) est une figure énigmatique du caravagisme. Son œuvre mêle rigueur flamande et théâtralité italienne.
Une question pour vous
💭 Avant de lire la présentation de l’oeuvre, auriez-vous deviné qui est le héros de cette scène ? Stom semble inverser les rôles.
À propos de cette œuvre
- Ésaü vendant son droit d’aînesse
- Matthias Stom
- 1642-1645
- Huile sur toile
- 136,5 × 172,5 cm
- Gemäldegalerie, Staatliche Museen zu Berlin
- https://recherche.smb.museum/detail/868621/esau-verkauft-sein-erstgeburtsrecht
La scène biblique comme nocturne dramatique
Ésaü vendant son droit d’aînesse tire donc son sujet de la Genèse. Matthias Stom transpose cette transaction en scène nocturne éclairée par une seule bougie, selon la convention caravagiste qui fait de la lumière artificielle un instrument de dramaturgie morale. Les trois figures, Jacob à gauche dans un drapé doré, Ésaü à droite en tenue de chasse rouge, et une troisième figure entre eux (identifiée comme Rébecca, la mère, dont la Bible dit qu’elle favorise Jacob), sont modelées par une lumière qui cerne les chairs et noie les contours dans l’obscurité. Au centre exact de la composition se trouve le bol en faïence bleue : objet d’une banalité absolue, il concentre toute la tension de la scène, c’est pour cela, pour si peu, qu’Ésaü renonce à son héritage.
Stom et le Caravagisme hors d’Italie
Matthias Stom (vers 1600, après 1652) est l’un des représentants les plus prolifiques du courant caravagiste en Europe du Nord, bien qu’il passe l’essentiel de sa carrière documentée en Italie, à Rome, Naples, Palerme et en Sicile. Né dans les Provinces-Unies, il s’inscrit dans la lignée des « Utrechters du soleil », ces peintres hollandais qui font le voyage en Italie, absorbent l’esthétique de Caravage et la rapportent dans un vocabulaire nordique. Pendant longtemps, Ésaü vendant son droit d’aînesse a été attribué à Gerrit van Honthorst, peintre d’Utrecht connu pour ses nocturnes à la bougie. La restitution à Stom souligne les particularités de son style : une composition plus austère que Honthorst, un chromatisme plus sombre, une dramaturgie fondée sur la confrontation de regards plutôt que sur le spectacle du mouvement.
Un corpus de quelque deux cents tableaux
Stom est l’un des peintres caravagistes les plus productifs dont l’œuvre nous soit parvenue : on lui attribue environ deux cents tableaux, majoritairement des scènes bibliques et hagiographiques. Cette profusion contraste avec la quasi-absence de biographie documentée, on ne connaît ni la date ni le lieu de sa mort, peut-être en Sicile, peut-être dans le nord de l’Italie. Ésaü vendant son droit d’aînesse, conservé à la Gemäldegalerie de Berlin, figure parmi les exemples les plus accomplis de sa capacité à faire du fait biblique le plus concret, une transaction, un repas, un échange de regards, un sujet de méditation sur la faiblesse humaine.
