
Dans ce modello théâtral, dont la version originale est conservé à la National Gallery of Victoria de Melbourne, Tiepolo déploie tout son génie pour mettre en scène l’un des banquets les plus célèbres de l’Antiquité.
Sous une loggia aux colonnes majestueuses, Cléopâtre, vêtue d’une robe éclatante, s’apprête à accomplir son geste légendaire pour séduire Marc-Antoine.
La scène, baignée d’une lumière dorée, vibre d’une énergie baroque caractéristique du maître vénitien. Les personnages, dans leurs somptueux costumes orientalisants, forment un ballet chromatique où dominent les rouges, les ors et les bleus profonds. La virtuosité du peintre se manifeste dans chaque détail : le damier du sol qui structure l’espace, les drapés soyeux, les reflets des orfèvreries sur la table, et le ciel lumineux qui s’ouvre entre les arches. Le format relativement réduit n’enlève rien à la monumentalité de la scène.
Pour aller plus loin
- Le banquet de Cléopâtre, Giambattista Tiepolo, entre 1742 et 1743
- 50.5 x 69 cm
- Paris Musées, Musée Cognacq-Jay – Le goût du XVIIIe, exposé Niveau 2, Salle 6
- https://www.parismuseescollections.paris.fr/fr/musee-cognacq-jay/oeuvres/le-banquet-de-cleopatre
Giambattista Tiepolo (1696-1770) est considéré comme le dernier grand maître de la peinture vénitienne baroque. Héritier de Véronèse, il porta à son apogée l’art de la fresque et du grand décor.
Sa capacité à marier le faste baroque à la légèreté rococo, sa maîtrise incomparable de la lumière et son imagination fertile en firent l’un des artistes les plus caractéristiques de son temps. Ce modello pour le Banquet de Cléopâtre illustre parfaitement sa technique éblouissante et sa faculté à transformer les récits historiques en spectacles enchanteurs, où la précision archéologique cède le pas à une vision poétique et théâtralisée de l’histoire.
Un modello pour une commande saxonne
Le Banquet de Cléopâtre conservé au musée Cognacq-Jay à Paris est un modello, c’est-à-dire une esquisse peinte à petite échelle que l’artiste réalise avant la version définitive. Cette esquisse de 50,5 × 69 cm est préparatoire au grand tableau de même sujet (250,3 × 357 cm) commandé en 1744 par Frédéric-Auguste III, électeur de Saxe, par l’intermédiaire de son agent Francesco Algarotti — précisément le comte qui possédait par ailleurs ce modello. La grande toile connaît ensuite un destin extraordinaire : acquise par Catherine II à Amsterdam, elle passe par l’Ermitage de Saint-Pétersbourg et est finalement vendue lors des grandes ventes soviétiques d’œuvres d’art en 1932, avant d’entrer en 1933 dans les collections de la National Gallery of Victoria à Melbourne, où elle est aujourd’hui considérée comme l’un des trésors de ce musée. Tiepolo traite le même sujet en fresques au palais Labia de Venise, quelques années après l’exécution du tableau de Melbourne.
L’épisode du festin et sa leçon de démesure
Le sujet représenté est l’un des plus célèbres de l’Antiquité : lors d’un festin avec Marc Antoine, Cléopâtre parie qu’elle peut dépenser dix millions de sesterces en un seul repas. Elle dissout alors une perle d’une valeur fabuleuse dans du vinaigre et la boit. L’anecdote, rapportée par Pline l’Ancien, traverse toute l’histoire de l’art occidental comme un symbole de la magnificence royale poussée jusqu’à la provocation. Tiepolo en fait un prétexte à déployer sa virtuosité : draperies somptueuses, costumes orientalisés, architecture à colonnes, lumière dorée. Le modello du musée Cognacq-Jay concentre cette énergie dans un format réduit où la touche est plus libre, plus visible, plus révélatrice de la main du peintre que dans la version définitive.
