
À retenir
Né le 18 décembre 1879 près de Berne et mort le 29 juin 1940 à Locarno, Paul Klee est un peintre suisse-allemand qui a traversé, sans jamais s’y enfermer, l’expressionnisme, le cubisme et l’abstraction. Formé à Munich, révélé à ses propres yeux par un voyage en Tunisie en 1914, il enseigne dix ans au Bauhaus où il théorise la couleur et la forme. Persécuté par le régime nazi à partir de 1933, atteint de sclérodermie dès 1935, il continue de produire une œuvre d’une intensité croissante jusqu’à sa mort, laissant près de dix mille peintures, aquarelles et dessins.
Paul Klee n’a jamais appartenu à aucune école. Ni tout à fait expressionniste, ni tout à fait cubiste, ni tout à fait abstrait, il a passé quarante ans de carrière à construire, tableau après tableau, un vocabulaire personnel où la ligne se promène, où la couleur devient une matière à part entière, et où un simple carré de couleur peut suffire à faire tenir tout un paysage. Peu d’artistes du XXe siècle ont autant théorisé leur propre pratique, au point de laisser derrière eux des milliers de pages de notes pédagogiques encore étudiées aujourd’hui.
Klee en 7 repères
| Années | Événements |
|---|---|
| 1879 | Naissance à Münchenbuchsee, près de Berne |
| 1898-1901 | Formation à l’Académie des beaux-arts de Munich |
| 1906 | Mariage avec la pianiste Lily Stumpf |
| 1912 | Participe à la deuxième exposition du Blaue Reiter |
| 1914 | Voyage en Tunisie avec Macke et Moilliet, révélation de la couleur |
| 1921-1931 | Enseigne au Bauhaus, à Weimar puis à Dessau |
| 1933-1940 | Exil à Berne, art qualifié de « dégénéré » par le régime nazi, maladie et mort |
Biographie de Paul Klee
1. Berne, la musique avant la peinture
Paul Klee naît le 18 décembre 1879 à Münchenbuchsee, près de Berne, dans une famille de musiciens : son père enseigne la musique, sa mère est chanteuse. Klee lui-même est violoniste de niveau professionnel, et hésite longtemps entre les deux disciplines avant de choisir la peinture. Cette hésitation n’est jamais vraiment tranchée : toute son œuvre reste travaillée par une pensée du rythme et de la polyphonie, la couleur organisée en plans superposés comme des voix simultanées.
Il étudie à l’Académie des beaux-arts de Munich entre 1898 et 1901, notamment auprès de Franz von Stuck, puis voyage en Italie. Ces années de formation restent marquées par le doute : les résultats académiques de Klee sont moyens, et il lui faudra près d’une décennie avant de trouver une voie personnelle. Ses premières séries publiées, des eaux-fortes satiriques regroupées sous le nom d’Inventions (1903-1905), témoignent déjà d’un goût pour l’ironie et l’étrangeté qui ne le quittera jamais, bien avant que la couleur ne devienne son sujet principal. En 1906, il épouse la pianiste Lily Stumpf et s’installe à Munich. C’est par le dessinateur Alfred Kubin qu’il entre en contact avec le cercle du Blaue Reiter, où il se lie avec Vassily Kandinsky et Franz Marc : en 1912, il contribue à leur deuxième exposition avec dix-sept œuvres. À mon sens, cette rencontre compte moins par une influence stylistique directe que par la validation qu’elle lui apporte : Klee y trouve la confirmation que son travail, encore hésitant, a sa place aux côtés des avant-gardes de son temps.
2. La Tunisie, 1914 : la couleur me possède
En avril 1914, Klee part en Tunisie avec ses amis peintres August Macke et Louis Moilliet. Le voyage ne dure que deux semaines, entre Tunis, Hammamet et Kairouan, mais il fait basculer sa peinture. Face à la lumière du Sud, Klee note dans son journal qu’il se sent désormais peintre à part entière : c’est le moment où la couleur cesse d’être un simple attribut du dessin pour devenir, chez lui, une matière autonome.
De cette révélation naît une œuvre où les teintes s’organisent en damiers, en bandes et en harmonies rythmées, comme dans Fleurs célestes au-dessus de la maison jaune (1917), petite cosmogonie où les formes semblent flotter dans un ciel coloré. On y voit déjà ce que Klee ne cessera plus d’explorer : une couleur qui construit l’espace au lieu de simplement le décrire.

3. Le Bauhaus, ou la couleur devenue théorie
En octobre 1920, Walter Gropius invite Klee à enseigner au Bauhaus de Weimar. Il y reste dix ans, d’abord à Weimar puis à Dessau à partir de 1925, enseignant tour à tour le vitrail, le tissage, puis la théorie de la forme et de la couleur. Ses cours donnent naissance à des milliers de pages de notes, publiées depuis sous le titre de Paul Klee Notebooks, aujourd’hui considérées comme un texte fondateur de l’enseignement artistique moderne, comparable en importance au traité de peinture de Léonard de Vinci pour la Renaissance.
C’est dans ces années que Klee développe ses « carrés magiques », grilles de couleur qui explorent méthodiquement les effets de contraste et de superposition chromatique. La Pleine Lune (1919) annonce cette recherche : un motif simple, l’astre dans un ciel nocturne, devient prétexte à un accord de couleurs sourdes et vibrantes, à mi-chemin du paysage et de la partition musicale. Ses élèves le décrivent comme un professeur peu dogmatique, capable de faire cours sur les propriétés physiques de la couleur avec la même rigueur qu’un cours de sciences, avant de laisser chacun s’en emparer librement. Klee se lasse cependant des tensions internes de l’école, notamment après le départ de Gropius, et rejoint, en 1931, l’Académie de Düsseldorf.

4. L’exil, la maladie et la dernière liberté
En 1933, les nazis le renvoient de son poste à Düsseldorf. Klee quitte l’Allemagne pour Berne. En 1937, cent-deux de ses œuvres sont confisquées dans les musées allemands, et dix-sept d’entre elles figurent dans l’exposition de propagande Entartete Kunst (« Art dégénéré »), aux côtés de celles de Kandinsky, Chagall ou Ernst.
Deux ans plus tôt, en 1935, apparaissent les premiers symptômes d’une maladie rare et incurable, la sclérodermie, qui rigidifie progressivement sa peau et ses articulations. Contre toute attente, sa production explose : en 1939, il réalise plus de 1 250 œuvres, un record dans sa carrière, alors même que ses mains le font souffrir. Le trait s’épaissit, les signes se font plus graves, comme dans Alea jacta (1940), peint l’année de sa mort. Le titre, « le sort en est jeté », résume assez bien l’état d’esprit de ces dernières années : un artiste qui continue, envers et contre tout, à produire une œuvre d’une liberté intacte.
Paul Klee meurt le 29 juin 1940 à Locarno, en Suisse, six jours avant que sa demande de naturalisation suisse ne soit enfin acceptée.
Zoom sur une œuvre : Architecture de la plaine (1923)
Parmi les œuvres de Klee que je regarde le plus souvent, celle-ci occupe une place à part, et elle résume assez bien ce que le Bauhaus a changé dans sa manière de peindre. Architecture de la plaine appartient à la série des « carrés magiques » que Klee développe durant ses années d’enseignement : des grilles de couleur pensées d’abord comme des exercices méthodiques sur le contraste et la superposition chromatique, avant d’être des tableaux au sens traditionnel du terme. Le titre promet une construction ; Klee n’y trace pourtant aucun mur, aucune ligne d’architecture au sens propre. Seule la couleur tient lieu de structure.
Ce qui rend cette petite aquarelle particulièrement représentative, à mon sens, c’est qu’elle efface la frontière entre le cours et l’œuvre : ce que Klee enseigne à ses élèves sur la théorie chromatique, il le pratique littéralement sous leurs yeux, dans un format qui tient presque dans une main.
Son influence
L’enseignement de Klee au Bauhaus a formé une génération d’artistes et de designers bien au-delà de la peinture : ses cours sur la théorie de la couleur et de la forme continuent d’être étudiés dans les écoles d’art aujourd’hui. Son travail sur les grilles chromatiques annonce, plusieurs décennies à l’avance, les recherches du Color Field américain, notamment chez Mark Rothko et Barnett Newman. Son goût pour le signe, l’écriture picturale et l’univers de l’enfance a également marqué des artistes aussi différents que Joan Miró ou, plus tard, Jean-Michel Basquiat, qui ont chacun revendiqué une filiation avec sa liberté graphique.
Conclusion
Paul Klee occupe une position singulière dans l’art du XXe siècle : celle d’un artiste qui a refusé, toute sa vie, de se laisser enfermer dans une école ou un mouvement. Musicien de formation, théoricien rigoureux au Bauhaus, il a construit une œuvre où la couleur et la ligne fonctionnent comme un langage à part entière, capable de rendre visible ce que l’œil seul ne voit pas. Persécuté, malade, il n’a jamais cessé de peindre, laissant derrière lui près de dix mille œuvres et une pensée de l’art dont l’influence continue de se faire sentir. Ce qui frappe, avec le recul, c’est la cohérence de cette trajectoire : du violon de son enfance bernoise aux grilles colorées du Bauhaus, Klee n’a fait, au fond, que chercher une seule chose, une manière de faire voir ce qui ne se voit pas directement.
Œuvres à consulter sur VMuseum
Retrouvez l’ensemble des analyses d’œuvres de Paul Klee sur VMuseum.
Questions fréquentes – FAQ
Que signifie « prendre une ligne pour une promenade » ?
C’est la formule par laquelle Klee résume sa méthode de dessin : laisser le trait s’aventurer librement sur la feuille, dessiner une figure, un signe ou une architecture imaginaire, sans jamais chercher à copier fidèlement un modèle réel. Cette liberté du geste graphique est, avec la couleur, l’un des deux piliers de son langage pictural.
Paul Klee était-il un peintre abstrait ?
Pas totalement, et c’est précisément ce qui rend son œuvre difficile à classer. Klee n’a jamais rompu complètement avec la figuration : ses tableaux les plus abstraits, comme Architecture de la plaine, gardent souvent un titre évocateur, une trace de paysage ou de motif reconnaissable. À mon sens, Klee se situe sciemment à la frontière entre abstraction et figuration, refusant de choisir un camp.
Pourquoi son art a-t-il été qualifié de « dégénéré » par les nazis ?
Le régime national-socialiste utilise ce terme pour désigner l’ensemble des courants modernes qu’il juge contraires à l’esthétique officielle du Reich : Bauhaus, cubisme, expressionnisme, surréalisme. En 1937, cent-deux œuvres de Klee sont confisquées dans les musées allemands, et dix-sept figurent dans l’exposition de propagande Entartete Kunst, aux côtés de celles de Kandinsky, Chagall ou Otto Dix.
Quelle maladie a marqué la fin de sa vie ?
À partir de 1935, Klee souffre de sclérodermie, une maladie rare et incurable qui provoque un durcissement progressif de la peau et des tissus, des douleurs articulaires et des difficultés respiratoires. Malgré cela, sa production artistique reste, paradoxalement, particulièrement intense durant ces dernières années.
Où voir des œuvres de Paul Klee aujourd’hui ?
Le Zentrum Paul Klee de Berne conserve le fonds le plus important, avec plusieurs milliers d’œuvres. On trouve également des pièces majeures au Kunstmuseum de Bâle, à la Neue Nationalgalerie et au Museum Berggruen de Berlin, ainsi qu’au MoMA de New York. Plusieurs analyses détaillées sont disponibles sur VMuseum.
Sources bibliographiques
Cette biographie s’appuie sur les archives du Zentrum Paul Klee à Berne, les catalogues institutionnels (Tate, MoMA, Kunstmuseum Basel) et l’observation des œuvres de Klee disponibles sur VMuseum.
- Art UK, Paul Klee, notice biographique
- Zentrum Paul Klee (Berne), chronologie biographique officielle
- PMC / National Library of Medicine, The diagnosis of art: Scleroderma in Paul Klee
- House of Switzerland, Paul Klee’s universe of images and his work in Bern
- Wikipédia, Voyage en Tunisie (1914)


