Francisco José de Goya y Lucientes, né le 30 mars 1746 à Fuendetodos en Aragon et mort le 16 avril 1828 à Bordeaux, est l’un des rares peintres dont l’œuvre rend la biographie indispensable, et dont la biographie rend l’œuvre plus troublante encore. Peintre de cour espagnol devenu sourd à 47 ans, témoin des guerres napoléoniennes, exilé politique à 78 ans : chaque tableau de Goya porte la trace d’une vie sous pression.
Sur VMuseum, j’ai choisi quatre de ses œuvres qui permettent de traverser ces transformations successives, du peintre décoratif et ambitieux au visionnaire sombre que les expressionnistes revendiqueront un siècle plus tard.
Un jeune peintre qui observe : Garçon sur un bélier (1786-1787)
Garçon sur un bélier, conservé au Musée du Prado, appartient à la série de cartons de tapisserie commandée par le duc d’Osuna. Goya a 40 ans. Il est déjà peintre du roi depuis un an, académicien depuis six ans. La carrière qu’il a construite patiemment depuis ses deux échecs au concours de l’Académie royale de Madrid (1763, 1766) et son voyage de formation en Italie (1770-1771) porte ses fruits.
Cette scène de genre légère, un enfant juché sur un animal dans un paysage lumineux, dit pourtant quelque chose de plus que la commande décorative qu’elle était. La touche y est déjà libre, l’observation directe, le chromatisme éloigné du baroque sombre dans lequel Goya avait été formé. Ce qu’il a retenu de l’Italie, c’est moins l’influence des grands maîtres que la leçon de Vélasquez qu’il étudiera méthodiquement à partir de 1778 : regarder, pas idéaliser.
Cette période madrilène est aussi celle de son mariage avec Josefa Bayeu (1773), belle-sœur de son mentor Francisco Bayeu, et d’une ascension sociale rapide qui culminera avec le titre de peintre de la Chambre du Roi sous Charles IV en 1789.
Le portraitiste psychologue : Portrait de José Costa y Bonells (vers 1810)
Portrait de José Costa y Bonells, dit Pepito est peint vers 1810, en pleine guerre d’indépendance espagnole contre les armées napoléoniennes. Goya a traversé entre-temps l’épreuve centrale de sa vie : en 1793, une maladie grave dont les causes restent débattues par les historiens de la médecine (saturnisme, encéphalite virale, syndrome de Susac) le laisse sourd à vie.
Cette surdité n’a pas appauvri son regard. Elle l’a concentré. Le petit Pepito, fils d’un ami de la famille, est campé avec une assurance presque adulte sur un fond neutre qui doit tout à Vélasquez. Pas d’attributs narratifs, pas de décor flatteur : seulement un regard, une posture, une présence. C’est exactement ce que Édouard Manet retiendra lorsqu’il étudiera Goya lors de son séjour espagnol de 1865, et que l’on retrouve dans Le Fifre ou L’Exécution de Maximilien.
1810, c’est aussi l’année où Goya commence les Désastres de la guerre, suite de 82 gravures sur les atrocités de la guérilla, qui ne seront publiées qu’en 1863, trente-cinq ans après sa mort. Le portraitiste délicat et le chroniqueur impitoyable sont le même homme.
La tension narrative : El Maragato menaçant le frère Pedro (vers 1806)
El Maragato menaçant le frère Pedro de Zaldivia, conservé à l’Art Institute of Chicago, fait partie d’une série de six scènes sur cuivre relatant un fait divers de l’Espagne de l’époque : un moine franciscain désarmant un bandit redouté. Format intime, composition serrée, mouvement suspendu au moment le plus tendu de l’action.
Cette œuvre illustre une capacité de Goya que la chronologie biographique cache souvent : il fut aussi un peintre de récit, capable de concentrer dans un espace minimal une dramaturgie entière. La scène précède les Désastres de quelques années et en partage l’économie narrative : pas de rhétorique héroïque, juste deux hommes et l’instant où tout bascule.
C’est dans cette période (1800-1814) que Goya peint également La Famille de Charles IV (1800), portrait de groupe au réalisme psychologique dérangeant, et les deux Majas qui lui vaudront une convocation devant l’Inquisition espagnole en 1815. Toujours ce même refus de l’embellissement.
La sérénité tardive : L’Automne (1786) et l’arc d’une vie
L’Automne, conservé au Clark Art Institute de Williamstown, appartient à la même veine décorative que Garçon sur un bélier. Le placer ici, à la fin, n’est pas anodin : il permet de mesurer ce que la lumière lumineuse de la période madrilène avait de fragile face à ce qui allait suivre.
Entre 1819 et 1823, dans sa maison de campagne dite la « Quinta del Sordo », Goya peint directement sur les murs quatorze compositions que la postérité appellera les Peintures noires. Saturne dévorant un de ses fils, Le Chien, Le Sabbat des sorcières : ces œuvres, transférées sur toile en 1874 par le baron d’Erlanger et aujourd’hui au Prado, n’avaient pas été destinées à être vues. Elles furent peintes pour lui.
En 1824, face à la répression absolutiste de Ferdinand VII, Goya s’exile à Bordeaux à 78 ans. Il y apprend la lithographie, produit les Taureaux de Bordeaux, remplit des carnets de dessins. La Laitière de Bordeaux (1825-1827), dernière toile importante, est d’une douceur inattendue après les années sombres. Il meurt le 16 avril 1828. Ses restes reposent aujourd’hui dans l’église San Antonio de la Florida à Madrid, sous les fresques révolutionnaires qu’il avait peintes en 1798.
Eugène Delacroix, Rembrandt que Goya citait comme maître, Vincent van Gogh : autant d’artistes dont l’œuvre entre en résonance avec la trajectoire de Goya, et que VMuseum vous invite à découvrir.
Questions fréquentes sur Goya
Pourquoi Goya est-il considéré comme un précurseur de l’art moderne ?
Parce qu’il fut le premier peintre occidental à traiter la violence de l’histoire sans héroïsation, à explorer l’inconscient comme sujet légitime, et à développer une liberté de touche qui dépasse les conventions académiques. Son œuvre anticipe le romantisme, l’expressionnisme et le surréalisme.
Pourquoi Goya est-il devenu sourd ?
En 1793, une maladie grave le prive de l’ouïe à 47 ans. Les causes restent débattues : saturnisme lié aux pigments au plomb, encéphalite virale ou syndrome de Susac selon des études récentes. Cette surdité a profondément transformé son rapport au monde et à la peinture.
Quelles sont les œuvres les plus connues de Goya ?
Les Peintures noires (dont Saturne dévorant un de ses fils), les séries gravées des Caprichos et des Désastres de la guerre, les deux Majas, et les toiles de 1814 Le Deux-Mai et Le Trois-Mai, toutes conservées au musée du Prado à Madrid.
Où sont conservées les Peintures noires ?
Au musée du Prado à Madrid. Peintes sur les murs de la « Quinta del Sordo » entre 1819 et 1823, elles furent transférées sur toile en 1874 par le baron Frédéric d’Erlanger, qui en fit don au Prado en 1881.
Quel lien entre Goya et Manet ?
Manet visita l’Espagne en 1865 et étudia Goya au Prado. L’influence est perceptible dans L’Exécution de l’Empereur Maximilien, qui reprend la composition frontale du Trois-Mai. Découvrez la biographie de Manet sur VMuseum.
Pour aller plus loin
Retrouvez toutes nos analyses sur les oeuvres de Goya avec images haute résolution et notices détaillées ici.
Note méthodologique : cette biographie s’appuie sur les sources primaires disponibles (correspondance Goya-Zapater, archives de l’Academia de San Fernando) et sur les travaux historiographiques de Juliet Wilson-Bareau, Manuela Mena et Nigel Glendinning. Les analyses d’œuvres renvoient aux fiches disponibles sur VMuseum.






