À retenir
Peinte en 1923, Architecture de la plaine (Architektur der Ebene) est une aquarelle et crayon sur papier de Paul Klee (1879-1940), conservée au Museum Berggruen de Berlin. Klee la réalise durant ses années d’enseignement au Bauhaus, période où il développe ses « carrés magiques », grilles de couleur explorant sa théorie chromatique. Tracée à main levée, sans règle, elle superpose des voiles transparents de rouge, jaune et bleu, d’où émane une lumière basse. Rattachée à l’abstraction du premier XXe siècle, elle est souvent citée comme une anticipation du Color Field américain de Rothko et Newman. Elle illustre le rôle central de la couleur dans l’art de Klee.
J’ai eu la chance de voir l’exposition Berggruen à l’Orangerie, à Paris, fin 2024, et d’y découvrir cette petite aquarelle de Paul Klee. Un modeste morceau de papier, quelques lignes de couleur qui se croisent, et dans le bas une lumière qui irradie, dans des jaunes lumineux. J’ai été saisi par la force vivifiante que dégage à lui seul ce format minuscule. J’y vois un coucher de soleil sur une plaine, à l’instant le plus coloré du jour : le soleil encore plein de puissance, mais déjà proche de l’horizon. Avec très peu de moyens et un dessin de base tracé à main levée, Klee livre un objet d’une intensité rare. C’est ce que j’aime chez lui : cette simplicité parfois presque enfantine, et cette vérité qui n’appartient qu’à elle. Pour moi, celle-ci est un vrai coup de cœur.
Voir
Regardez d’abord le bas de la feuille. Un jaune chaud y monte, presque solaire. Il pousse contre le rose, le corail, un orangé tendre. Plus haut, les tons se refroidissent. Le rose vire au bleu, puis au violet profond. Des bandes verticales sombres, presque noires, encadrent la scène. Le vert affleure aux quatre coins. Le papier respire sous l’aquarelle transparente. La lumière ne tombe pas du ciel. Elle sourd d’en bas, comme une chaleur qui remonte la surface. Chaque carré se pose sur son voisin. Rien ici n’est parfaitement aligné. La grille tremble, vivante, jamais tout à fait droite.
Comprendre
Nous sommes en 1923. Paul Klee enseigne au Bauhaus de Weimar depuis deux ans. Il y traite la couleur comme une science sensible. Ce quadrillage appartient à sa série des carrés magiques. Klee trace la trame sans règle, au crayon fin. Le parallélisme reste approximatif, presque manuel. Il superpose ensuite des voiles d’aquarelle, dégradés des trois primaires. Le bleu passe de l’outremer à l’azur clair. Le rouge glisse du bordeaux au rose. Le jaune descend vers l’ocre. Cette abstraction reste attachée au monde visible. Dix ans plus tôt, un voyage en Tunisie avait bouleversé son rapport à la couleur. « La couleur me possède », note-t-il dans son journal de 1914. Ici, la géométrie garde sa chaleur. Le conservateur Roland März y voit une annonce du Color Field américain. Rothko et Newman peindront ces champs colorés quarante ans plus tard.
Ressentir
Approchez encore. Le format entier tient dans deux mains. Pourtant la surface rayonne comme un vitrail. Cette chaleur basse évoque un soleil couchant sur une plaine. On croit presque sentir la douceur du soir. Le titre annonce une architecture. L’œil, lui, ne rencontre aucun mur. Il ne voit que de la lumière déposée, couche après couche. La rigueur du plan se dissout dans la couleur. Restez devant l’aquarelle un instant. Laissez le jaune monter jusqu’à vous. Le minuscule y contient l’immense. Quelque chose de vivant circule dans ce paysage de papier. Klee obtient beaucoup avec très peu.
Actualité
Architecture de la plaine fait partie de la collection du Museum Berggruen de Berlin, l’une des plus importantes collections d’art moderne au monde, réunie par le marchand et collectionneur Heinz Berggruen. Fermé depuis septembre 2022 pour une rénovation complète de son bâtiment historique (le Stülerbau, face au château de Charlottenbourg), le musée doit rouvrir ses portes en 2026. Loin d’être mise en réserve durant les travaux, la collection, riche d’une soixantaine d’œuvres de Paul Klee aux côtés de Picasso, Matisse ou Giacometti, a entrepris une tournée internationale saluée par la critique, du Japon et de la Chine à Venise, au Musée de l’Orangerie à Paris, à la National Gallery of Australia de Canberra, puis au musée Thyssen-Bornemisza de Madrid début 2026. Un signe de l’intérêt mondial persistant pour cet ensemble, dont fait partie l’aquarelle présentée ici.
Source : Museum Berggruen
Une question pour vous
💭 Quarante ans avant Rothko, Klee peint déjà des champs de couleur : faut-il alors voir dans cette petite aquarelle une source oubliée de l’abstraction américaine, ou une simple coïncidence de regards ?
À propos de cette œuvre
- Architecture de la plaine
- Paul Klee
- 1923
- Aquarelle et crayon sur papier marouflé sur carton ; bordures supérieure et inférieure à l’aquarelle et à la plume, seconde bordure inférieure à l’aquarelle et à la plume
- 28/28,2 x 17,2/18,1 cm
- Museum Berggruen, Berlin
- https://search.smb.museum/object/obj-965693




