
En résumé
Jacob Jordaens (1593-1678) est, avec Pierre Paul Rubens et Antoine Van Dyck, l’un des trois grands maîtres du baroque anversois. Formé chez Adam van Noort, dont il épouse la fille en 1616, il développe un art plus charnel et plus terrien que celui de Rubens, moins idéalisé, marqué par de forts contrastes de lumière hérités du caravagisme.
Contrairement à Rubens et Van Dyck, il ne fait jamais le voyage d’Italie et passe toute sa vie à Anvers. Après la mort de Rubens en 1640, il devient la figure dominante de la peinture flamande et reçoit des commandes internationales, dont la décoration de l’Oranjezaal du palais Huis ten Bosch près de La Haye en 1652. Converti au calvinisme dans les années 1650, il continue paradoxalement à honorer des commandes religieuses catholiques jusqu’à sa mort, en 1678, à l’âge de 85 ans.
Biographie de Jacob Jordaens
Origines anversoises et formation (1593-1615)
Jacob Jordaens naît le 19 mai 1593 à Anvers, aîné d’une fratrie de onze enfants, dans la famille d’un riche marchand de toile de lin, Jacob Jordaens l’Ancien, et de Barbara van Wolschaten. À 14 ans, il entre dans l’atelier d’Adam van Noort, qui fut quelques années plus tôt l’un des maîtres du jeune Rubens. C’est là, à mon sens, que se joue une part du destin de Jordaens : il partage avec Rubens une même filiation artistique, mais sans jamais bénéficier du même contact direct et prolongé avec l’art italien.
En 1615, il est admis dans la guilde de Saint-Luc d’Anvers en tant que « waterschilder », peintre travaillant à la détrempe, une technique alors utilisée pour les cartons de tapisserie et les décors bon marché. Ce détail biographique, souvent négligé, éclaire une partie de sa carrière : Jordaens conçoit très tôt des modèles pour la tapisserie, activité qui façonne son sens de la composition à grande échelle.
Dans une oeuvre de jeunesse comme L’Enlèvement d’Europe (1615-1616), ce qui frappe d’abord, ce n’est pas le sujet mythologique, c’est la matière. Les carnations sont épaisses, presque tactiles, à l’opposé des glacis lisses qu’affectionnent tant de peintres de cour de son temps. En observant cette toile aux côtés d’autres œuvres de Jordaens conservées dans les collections publiques, on comprend vite pourquoi cet artiste, aujourd’hui moins connu du grand public que Rubens ou Van Dyck, fut pourtant considéré de son vivant comme le plus grand peintre d’Anvers (après la mort de Rubens).

Le mariage van Noort et les débuts d’un maître (1616-1620)
En 1616, Jordaens épouse Anna Catharina van Noort, fille de son maître, avec qui il aura trois enfants. La même année, il peint l’une de ses premières œuvres documentées, une Adoration des bergers. En 1618, il achète une maison rue Hoogstraat, dans le quartier où il a grandi ; il en acquerra la maison voisine en 1639 pour agrandir son atelier, sur le modèle de la demeure que Rubens s’était fait construire vingt ans plus tôt.
Les œuvres de cette décennie, comme Les Filles de Cécrops (1617), montrent déjà les influences qui formeront son style propre : le Caravagisme pour le traitement de la lumière, mais aussi les peintres vénitiens Bassano et Véronèse, dont on retrouve l’écho dans la construction de ses grandes scènes à personnages nombreux. On peut prolonger cette réflexion sur l’héritage vénitien du baroque en consultant des oeuvres de Titien sur VMuseum.
Dans l’orbite de Rubens (1620-1640)
Durant les années 1620, Jordaens développe un atelier florissant tout en assistant fréquemment Rubens sur ses grands chantiers. Cette collaboration culmine en 1636-1637, lorsque Rubens l’associe à l’exécution de ses ultimes commandes pour la couronne d’Espagne. En 1639-1640, Jordaens travaille également pour Charles Ier d’Angleterre.
C’est dans cette période que se dessine son style de maturité : une matière plus dense que celle de Rubens, des contrastes de clair-obscur plus marqués, des types physiques plus robustes et moins idéalisés. Le Satyre et le paysan, sujet tiré d’une fable d’Ésope qu’il reprendra plusieurs fois au fil de sa carrière, illustre bien ce goût pour les scènes populaires traitées avec une verve réaliste, à mille lieues de la peinture de cour. Ce même esprit anime son thème récurrent du Roi boit, célébration bruyante de l’Épiphanie flamande.

Le premier peintre d’Anvers après Rubens (1640-1652)
Pierre Paul Rubens meurt en 1640. Jordaens, qui avait déjà emporté contre lui, non sans un lobbying insistant en faveur du maître vieillissant, la commande de décoration du palais Huis ten Bosch, devient rapidement la figure la plus demandée d’Europe du Nord. Il travaille alors pour la reine Christine de Suède, pour la maison d’Orange-Nassau, et pour les bourgmestres d’Amsterdam dans le cadre de la décoration de l’hôtel de ville.
Sa contribution la plus spectaculaire reste le Triomphe de Frédéric-Henri (1652), immense toile de plus de sept mètres de large peinte pour l’Oranjezaal du Huis ten Bosch, près de La Haye. Commandée par Amalia van Solms à la mémoire de son époux défunt, cette décoration réunit douze artistes des Pays-Bas du Nord et du Sud sous la coordination de Jacob van Campen. Que Jordaens y occupe la place la plus en vue, au centre de la salle, en dit long sur le prestige que Rubens lui laissait en héritage. Cette commande hollandaise s’inscrit dans un dialogue plus large entre écoles flamande et néerlandaise, que l’on peut approfondir sur la page consacrée au Siècle d’or néerlandais.
Conversion religieuse et dernière manière (1650-1678)
Dans les années 1650, Jordaens se déclare converti au calvinisme et des cultes protestants sont régulièrement célébrés dans sa demeure. Le fait mérite d’être souligné, car il ne l’empêche nullement de continuer à honorer des commandes pour des édifices catholiques : la question religieuse, si centrale dans les Pays-Bas déchirés du XVIIe siècle, semble n’avoir jamais entravé sa carrière. Cette souplesse, presque une anomalie pour l’époque, dit quelque chose du statut particulier qu’occupait alors un peintre de sa renommée.
Sur le plan stylistique, sa dernière manière évolue vers des tons plus froids et des sujets moraux plus graves, en rupture avec l’exubérance de ses décennies précédentes. Allégorie du Poète, peinte vers 1660, s’inscrit dans cette phase tardive : le programme iconographique savant, construit autour de Polymnie et de Pégase, révèle un Jordaens plus classicisant, plus réfléchi, éloigné des ripailles populaires de sa jeunesse. En 1661, il effectue l’un des rares déplacements de sa vie, un voyage en Hollande ; en dehors de ce court épisode, il ne quitte jamais les Pays-Bas méridionaux.

Jacob Jordaens meurt à Anvers le 18 octobre 1678, à l’âge de 85 ans, dans la maison de la rue Hoogstraat qu’il occupait depuis six décennies.
Œuvres à consulter sur VMuseum
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Questions fréquentes – FAQ
Jacob Jordaens est-il vraiment le successeur de Rubens ?
Dans les faits, oui, en termes de commandes et de statut social : après 1640, il devient le peintre le plus demandé d’Anvers. Mais sur le plan artistique, je trouve la filiation plus complexe qu’une simple succession. Jordaens n’a jamais cherché à imiter Rubens ; il en a plutôt prolongé certains principes (composition dynamique, chromatisme riche) tout en les infléchissant vers un réalisme plus charnel et moins idéalisé.
Pourquoi Jordaens n’est-il jamais allé en Italie ?
Aucune source ne l’explique avec certitude. Contrairement à Rubens ou Van Dyck, pour qui le voyage italien fut une étape presque obligée, Jordaens a construit toute sa formation à partir de modèles indirects : gravures, copies, œuvres de collections anversoises. Cette absence de séjour italien n’a pourtant pas empêché l’influence vénitienne, notamment celle de Véronèse et Bassano, de nourrir sa peinture.
Comment expliquer sa conversion au calvinisme sans rupture avec ses commanditaires catholiques ?
C’est l’un des aspects les plus singuliers de sa biographie. Les Pays-Bas méridionaux du XVIIe siècle restent officiellement catholiques, mais Anvers conserve une importante minorité protestante, souvent tolérée dans la pratique privée. Jordaens semble avoir navigué entre ces deux mondes sans que cela nuise à sa réputation professionnelle, ce qui en dit long sur le statut à part que la peinture pouvait conférer.
Quelle est la différence entre le style de Jordaens et celui de Rubens ?
À mon sens, la différence tient d’abord à la matière et au corps. Rubens cherche le mouvement, la ligne, une forme d’idéalisation classique du corps humain. Jordaens privilégie des carnations plus lourdes, des chairs plus généreuses, des contrastes de lumière plus abrupts, hérités du Caravagisme. Le résultat est un art moins courtisan, plus proche des réalités populaires.
Où voir des œuvres de Jacob Jordaens aujourd’hui ?
Ses œuvres sont conservées dans de grandes collections internationales : le Rijksmuseum d’Amsterdam, la National Gallery de Londres, les Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique à Bruxelles, la Gemäldegalerie de Berlin, et le palais Huis ten Bosch à La Haye, où subsiste in situ sa contribution à l’Oranjezaal. Plusieurs analyses détaillées sont également disponibles sur VMuseum.
Son influence
L’héritage de Jordaens se mesure d’abord à l’échelle flamande : il perpétue, jusqu’à la fin du XVIIe siècle, une tradition picturale anversoise que Rubens et Van Dyck avaient portée à son apogée, en la ramenant vers un réalisme plus terrien. Ses scènes de genre inspirées des proverbes flamands annoncent une veine populaire que l’on retrouvera, bien plus tard, chez certains peintres de genre du XIXe siècle intéressés par la représentation de la vie paysanne. Sa participation à des chantiers internationaux, comme l’Oranjezaal, illustre aussi la circulation des artistes flamands dans l’Europe du baroque, un phénomène que l’on peut resituer dans le contexte plus large de l’Art Baroque.
Conclusion
Jacob Jordaens occupe une place singulière dans l’histoire de la peinture flamande : ni simple héritier de Rubens, ni figure marginale, mais un artiste qui a su, avec constance et sans jamais quitter sa ville natale, construire une œuvre reconnue dans toute l’Europe du XVIIe siècle. Sa peinture, plus charnelle et plus directe que celle de ses illustres contemporains, continue d’offrir un contrepoint précieux à l’image trop lisse que l’on se fait parfois du baroque flamand.
Sources bibliographiques
- Britannica, Jacob Jordaens, article biographique révisé
- Rijksmuseum, catalogue de la collection, notice Christ on the Way to Calvary
- National Gallery (Londres), notice biographique Jacob Jordaens
- Getty Museum, notice biographique et collection Jacob Jordaens
- Art UK, notice Jacob Jordaens
