
À retenir
Le Satyre et le paysan est une copie d’atelier réalisée vers 1644-1645 d’après une composition de Jacob Jordaens, dont l’original est conservé aux Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, à Bruxelles. Cette version, aujourd’hui conservée au Petit Palais à Paris, illustre une fable d’Ésope popularisée par la peinture flamande du XVIIe siècle, celle de l’homme qui souffle le chaud et le froid. Formé à Anvers et reçu maître de la Guilde de Saint-Luc en 1615, Jordaens dirigea l’un des ateliers les plus productifs de la ville, aux côtés de Rubens et Van Dyck, où circulaient de nombreuses versions de ses compositions les plus demandées.
Ce tableau me pose une question que j’aime : qu’est-ce qu’un Jordaens, quand ce n’est pas Jordaens qui tient le pinceau ? Cette copie d’atelier n’a rien d’un simple décalque. Elle prolonge une image qui a plu, qui a circulé, qui a valu la peine d’être reprise. J’aime cette idée qu’une œuvre puisse exister en plusieurs mains sous un même nom, et que la copie ne soit pas un manque, mais un signe de succès. Ce qui me fascine aussi, c’est son côté presque grotesque : les visages très expressifs, la présence du satyre qui nous fait basculer dans le registre de la fable. Toute une culture, celle d’une époque qui aimait la morale par l’image, tient dans ce tableau.
Ce n’est donc pas un Jordaens signé. C’est une copie d’atelier, réalisée après l’original conservé à Bruxelles, aux Musées royaux des Beaux-Arts. Cette nuance n’a rien d’anecdotique : elle détermine tout le statut de cette toile conservée au Petit Palais.
Un atelier, deux mains
La composition met en scène un festin animé. Autour d’une table drapée de blanc, un homme vêtu de rouge, coiffé d’un bonnet vert, souffle sur son plat brûlant. À gauche, un satyre se penche, intrigué. Une jeune femme accompagnée d’un enfant et d’un chien apporte une touche domestique à cette scène bachique. La lumière découpe les chairs et les étoffes avec une précision qui doit beaucoup à l’atelier de Jordaens, sans venir nécessairement de sa main directe. Le naturalisme des expressions, la richesse des coloris, la gestion des carnations : tout ici porte la marque d’une formation solide, transmise et reproduite.
Un sujet de fable très prisé en Flandre
La fable du Satyre et du paysan connaît une fortune considérable dans la peinture flamande du XVIIe siècle. Rubens, puis Jordaens, la reprennent à plusieurs reprises, chacun y trouvant un prétexte à une scène de genre haute en couleur, mêlant morale antique et vie paysanne. Le motif du souffle, chaud puis froid, offre un jeu visuel immédiat : gestes, expressions, regards échangés. Cette toile en est une variation parmi d’autres, née d’un atelier habitué à répondre à une demande soutenue pour ce type de sujet, moral et domestique à la fois.
L’original et la copie : une question de valeur
L’original de cette composition appartient aux collections des Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, à Bruxelles. La version conservée au Petit Palais, datée vers 1644-1645, en est une copie d’atelier. Une pratique alors courante : les compositions les plus demandées de Jordaens étaient reprises par ses collaborateurs, sous sa supervision, parfois sous son nom. La copie n’était pas un pastiche mineur. Elle prolongeait la diffusion d’une image, répondait à une demande, entretenait une réputation. Attribuer une toile à un atelier ne diminue pas sa valeur documentaire : elle éclaire un mode de production entier.
Jacob Jordaens (1593-1678) dirigea l’un des ateliers les plus actifs d’Anvers, aux côtés de Rubens et Van Dyck. Reçu maître de la Guilde de Saint-Luc en 1615, il ne quitta jamais sa ville natale.
Aujourd’hui que les musées documentent précisément attributions et copies, cette toile rappelle qu’une œuvre circulait alors sous plusieurs mains, sous un même nom.
Une question pour vous
Et si la vraie question n’était pas qui a peint ce tableau, mais pourquoi ce sujet méritait d’être peint plusieurs fois ?
A propos de cette oeuvre
- Le satyre et le paysan, copie d’Atelier de Jacob Jordaens, ca. 1644/1645
- Huile sur toile, 124 x 153 cm
- Paris Musées, Petit Palais, musée des Beaux-arts de la Ville de Paris
- https://www.parismuseescollections.paris.fr/fr/petit-palais/oeuvres/le-satyre-et-le-paysan
- Original : Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles
Texte de la fable « L’Homme et le Satyre » d’Ésope
Jadis un homme avait fait, dit-on, un pacte d’amitié avec un satyre. L’hiver étant venu et avec lui le froid, l’homme portait ses mains à sa bouche et soufflait dessus. Le satyre lui demanda pourquoi il en usait ainsi. Il répondit qu’il se chauffait les mains à cause du froid. Après, on leur servit à manger. Comme le mets était très chaud, l’homme le prenant par petits morceaux, les approchait de sa bouche et soufflait dessus. Le satyre lui demanda de nouveau pourquoi il agissait ainsi. Il répondit qu’il refroidissait son manger, parce qu’il était trop chaud. « Eh bien ! camarade, dit le satyre, je renonce à ton amitié, parce que tu souffles de la même bouche le chaud et le froid. »
Concluons que nous aussi nous devons fuir l’amitié de ceux dont le caractère est ambigu.
Fables, Société d’édition « Les Belles Lettres », 1927, p. 29-30, Traduction d’Émile Chambry
