
À retenir
Peint vers 1870 par Henri Regnault (1843-1871), Un chef abyssin est un portrait en buste conservé à la National Gallery of Art de Washington, qui l’a acquis en 2014 après son passage par la Corcoran Gallery of Art. Contemporain du séjour de l’artiste à Tanger, le tableau se rattache à l’orientalisme. Il a été peint peu avant la mort de Regnault au combat de Buzenval en 1871. Il se distingue par sa contre-plongée, sa facture libre et son fond jaune sans décor. Exposé à Washington dès 1897, il a ensuite figuré dans des expositions consacrées à l’orientalisme français, puis à la représentation des figures noires dans l’art européen.
Henri Regnault est un artiste français disparu trop tôt, emporté par la guerre : il est tué à Buzenval en janvier 1871, lors du siège de Paris, à seulement 27 ans. Si sa carrière fut brève, il a laissé un certain nombre d’œuvres marquantes, et je trouve que ce Chef abyssin en fait partie. Peint en lien avec le voyage à Tanger, où Regnault s’installe en 1869 après son séjour en Espagne, ce portrait montre un homme fier. Ce qui me frappe d’abord, c’est le cadrage : le modèle est vu en buste et en contre-plongée, ce qui renforce le sentiment de dominance qui émane du personnage. Il ne nous regarde pas, il détourne la tête et lève les yeux vers la gauche, comme s’il était absorbé par quelque chose que nous ne voyons pas. Ce regard lui donne une vraie présence, presque une indifférence souveraine envers le spectateur. J’aime aussi la façon dont la chevelure forme une sorte d’auréole autour du visage, et le contraste entre l’étoffe rouge cramoisi drapée sur ses épaules et le fond jaune doré qui s’éclaircit vers la gauche. La touche est libre, presque esquissée dans les vêtements et l’arrière-plan, ce qui donne à la toile une énergie que n’ont pas toujours les portraits orientalistes plus léchés de la même époque. Pour moi, c’est cette liberté de facture qui fait regretter ce que Regnault aurait pu devenir.
Vous êtes devant deux points blancs, minuscules, accrochés aux pupilles. Ils suffisent à allumer tout le visage. Pourtant, ce regard ne vous cherche pas. Il file vers le haut et vers la gauche, hors du cadre. Vous regardez cet homme. Lui ne vous voit pas.
Un Chef abyssin qui tient tête
Le format est modeste : une huile sur toile d’à peine 42 centimètres de haut. Le visage, lui, occupe presque tout l’espace. Regnault place son point de vue très bas. Vous découvrez le modèle par en dessous : le menton, la mâchoire carrée, la lèvre inférieure légèrement avancée. La contre-plongée le grandit. Elle le tient aussi à distance.
Observez la lumière. Elle tombe d’en haut, à droite. Elle frappe l’arête du nez, le front, le bord des pommettes. Le reste du visage plonge dans une pénombre chaude, modelée en bruns profonds et en gris violacés. La chevelure dessine un halo sombre, comme une auréole inversée.
Le fond refuse le décor. Aucune architecture, aucun accessoire exotique. Rien que des hachures de jaune, croisées en tous sens, qui s’éclaircissent vers la gauche. En haut à droite, la couche est si mince que la trame de la toile affleure. Le drapé cramoisi se règle en quelques coups de brosse larges et chargés.
On croirait une étude d’atelier. Pourtant, rien ici ne semble provisoire. Le fini se concentre sur les yeux et la bouche. Le reste est abandonné à la brosse. Le contraste est voulu.
Ce que l’époque vous dit : un titre, trois regards
Vers la même époque, Regnault peint l’Exécution sans jugement sous les rois maures de Grenade, conservée au musée d’Orsay. Là-bas, une toile de trois mètres de haut et une scène de violence. Ici, un seul visage, et aucun geste.
Le titre promet beaucoup : un chef, une Abyssinie lointaine. Rien sur la toile ne confirme ni le rang ni l’origine. Le modèle reste sans nom.
L’histoire du tableau raconte surtout ceux qui l’ont regardé. En 1897, le banquier John W. Macartney le prête déjà sous ce titre à une exposition de Washington. En 1954, il entre à la Corcoran Gallery of Art. En 1982, il figure dans une exposition sur l’orientalisme français, à Rochester. Le portrait devient alors l’exemple d’un mouvement. En 2017, il rejoint l’exposition The Black Figure in the European Imaginary, en Floride. La question change de nature. On n’interroge plus l’Orient rêvé, mais la façon dont l’Europe peint les hommes noirs. Depuis 2014, la toile appartient à la National Gallery of Art, qui l’expose dans le West Building, salle 81.
Élève de Cabanel, prix de Rome en 1866, Henri Regnault maîtrise le fini académique. À Tanger, il cherche autre chose : la couleur, la lumière, la vitesse.
Actualité : la National Gallery prête, Saint-Cloud se souvient
Côté musée, la National Gallery of Art a reçu en avril 2026 un don record de 116 millions de dollars de la fondation de Mitchell P. Rales, destiné à financer à perpétuité Across the Nation, son programme de prêts d’œuvres aux musées régionaux américains. L’objectif affiché : prêter des œuvres à 50 musées dans les 50 États en dix ans. Source : The Washington Times.
Côté artiste, Henri Regnault a fait l’objet d’une exposition monographique en France, Henri Regnault (1843-1871), le sabre et le pinceau, présentée au musée des Avelines de Saint-Cloud du 3 avril au 13 juillet 2025. Source : Musée des Avelines.
Une question pour vous
Préférez-vous un tableau très abouti, ou une touche qui laisse voir le geste du peintre ?
À propos de cette œuvre
- Un chef abyssin
- Henri Regnault
- vers 1870
- Huile sur toile
- 42,23 × 32,07 cm
- National Gallery of Art, Washington D.C.
- https://www.nga.gov/artworks/168756-chief-abyssinia
