
À retenir
Peinte vers 1700-1705 par Donato Creti (1671-1749), Cléopâtre dissolvant la perle illustre un épisode de l’Histoire naturelle de Pline l’Ancien. La reine d’Égypte y dissout une perle dans du vinaigre pour gagner un pari contre Marc Antoine. Creti la représente à demi retournée, de profil, une perle entre les doigts et la seconde encore à l’oreille. Le tableau relève du classicisme bolonais, dont le peintre est considéré comme le dernier grand représentant. Surnommé le « Watteau bolognais » par l’historien Roberto Longhi, Creti reste peu exposé hors de Bologne. La toile appartient au Clark Art Institute de Williamstown, qui l’a reçue en 2025 grâce au don de la fondation Aso O. Tavitian.
J’ai tout de suite été attiré par cette œuvre, découverte en parcourant en ligne les collections récemment acquises du Clark Art Institute. Elle fait partie du don de la fondation Aso O. Tavitian, entré au musée en 2025 (numéro d’inventaire 2025.1.118). Ce qui m’a frappé d’abord, c’est la précision des détails et la dynamique du personnage, à demi retourné, comme saisi au moment où il va agir. L’histoire se lit facilement, même sans connaître l’anecdote. On voit bien Cléopâtre s’apprêtant à dissoudre une perle de grande valeur dans du vinaigre. Selon le récit de Pline l’Ancien, elle aurait parié avec Marc Antoine qu’elle pouvait offrir le banquet le plus coûteux de l’histoire, et ce geste lui aurait fait gagner son pari. Creti ne peint pas le triomphe, mais l’instant juste avant, ce moment suspendu où tout se joue. C’est sans doute ce qui rend la scène si vivante. J’apprécie aussi beaucoup le rendu des étoffes, presque sculptées, dont les plis semblent avoir un volume propre. On y sent le dessinateur exigeant qu’était Creti. L’éclairage concentré sur le visage et la scène fait ressortir le personnage et guide le regard vers l’essentiel. Pour moi, c’est une très belle porte d’entrée dans l’œuvre de ce peintre bolonais encore trop peu connu en France.
Une perle pend entre le pouce et l’index. Elle oscille au-dessus d’une coupe de métal, retenue par une monture d’or. Vous sentez presque son poids. Puis votre regard glisse vers l’oreille de Cléopâtre. Une seconde perle y brille, de même forme. Tout suggère que la reine vient de détacher la première.
La seconde perle
Ce détail n’a rien d’un ornement. Creti suit Pline l’Ancien au plus près. Dans l’Histoire naturelle, la reine possède les deux plus grosses perles connues. Elle les porte en pendants d’oreilles. Elle en plonge une dans du vinaigre, puis boit le mélange. Lucius Munatius Plancus, arbitre du pari, sauve la seconde. Coupée en deux, celle-ci ornera plus tard la Vénus du Panthéon, à Rome. Le peintre écarte pourtant Antoine, la table et l’arbitre. Un pari réclame un témoin. Ici, il n’y a que vous. Observez maintenant la matière. Le satin jaune de la manche accroche la lumière en larges facettes. Le velours vert du manteau la boit au contraire. Le turban blanc se noue en plis nets, presque taillés.
Donato Creti, le « Watteau bolognais »
Donato Creti naît à Crémone en 1671 et meurt à Bologne en 1749. Formé chez Lorenzo Pasinelli, il assimile la leçon de Reni et des Carrache. On le tient pour le dernier grand représentant du classicisme bolonais. Sa réputation reste pourtant longtemps confidentielle. Roberto Longhi le rapproche d’Antoine Watteau et en fait le « Watteau bolognais ». En 1935, Longhi cosigne à Bologne le catalogue de l’exposition consacrée au Settecento bolonais. Il faut attendre 1998 pour qu’une monographique le présente aux États-Unis, au Metropolitan Museum puis au LACMA. Cette Cléopâtre entre au Clark en 2025, comme l’indique la fiche du musée.
Actualité
Du côté de Creti, le catalogue du peintre continue de s’enrichir. En 2024, l’historienne de l’art Irene Graziani, de l’université de Bologne, a publié un tableau inédit, Achille plongé dans le Styx, retrouvé dans une collection privée. Ce sujet, Creti l’avait déjà traité plusieurs fois, en le variant à chaque reprise. Cette habitude de revenir sur un même thème vaut aussi pour Cléopâtre : la photothèque de la Fondation Federico Zeri, à Bologne, conserve la trace d’une autre Cléopâtre du peintre, déjà recensée par Renato Roli dans sa monographie de 1967. La toile du Clark s’inscrit ainsi dans une réflexion au long cours sur la reine d’Égypte, plutôt que comme une œuvre isolée.
Source : Université de Bologne (IRIS).
Une question pour vous
Beaucoup de peintres montrent le banquet tout entier, par exemple Giambattista Tiepolo dans Le banquet de Cléopâtre avec Antoine et l’arbitre à table. Creti n’en garde qu’une femme et une coupe. Qu’a-t-il gagné en faisant disparaître les convives ?
À propos de cette œuvre
- Cléopâtre dissolvant la perle
- Donato Creti
- vers 1700-1705
- Huile sur toile
- 87,3 × 68,6 cm
- Clark Art Institute, Williamstown
- https://www.clarkart.edu/ArtPiece/Detail/Cleopatra-Dissolving-the-Pearl
