
À retenir
Peinte vers 1870 par Eva Gonzalès (1847-1883), la Jeune Fille aux cerises est conservée à l’Art Institute of Chicago. Le tableau montre une jeune femme vêtue en servante du XVIIIe siècle, un couteau à la main, près de quelques cerises, sur un fond sombre. Unique élève d’Édouard Manet, Gonzalès y reprend l’éclairage théâtral et le goût du costume de son maître. Elle s’inscrit dans le réalisme moderne contemporain de l’impressionnisme, sans rejoindre le groupe. La toile dialogue avec le Jeune homme pelant une poire de Manet (1868). Elle figure dans la première grande rétrospective de l’artiste, présentée au Petit Palais en 2026-2027.
On ressent tout de suite l’influence d’Édouard Manet dans ce tableau, qu’en pensez-vous ? La façon dont le personnage est tourné vers nous, ce regard franc qui nous fixe sans détour, le traitement du visage, à peine modelé, et la tenue : ce bonnet de lin, cette robe rayée et ces manches retroussées de servante du XVIIIe siècle rappellent le goût de Manet pour les modèles déguisés. Même le fond sombre d’où surgit la figure, avec son éclairage presque théâtral, évoque ses tableaux « espagnols ». Mais je trouve qu’on y voit déjà bien le style personnel d’Eva Gonzalès : sa capacité à manier la couleur, avec ces blancs et ces noirs qui se répondent dans les rayures, réveillés par le rouge des cerises, son geste sûr et direct, sans retouches inutiles, et sa façon d’appréhender le personnage qu’elle dépeint. Là où Manet garde souvent une certaine distance, elle semble s’intéresser davantage à la jeune femme elle-même, à sa présence tranquille. J’aime cette œuvre qui présente une situation simple, saisie sur le vif, et qui ne semble pas posée. C’est d’ailleurs ce qui me frappe le plus : alors que le modèle est costumé, et donc forcément mis en scène, il s’en dégage un naturel étonnant, comme si l’on avait interrompu un instant du quotidien. Pour une œuvre de jeunesse, peinte peu après ses débuts auprès de Manet, c’est déjà la signature d’une artiste qui sait ce qu’elle veut.
Vous êtes devant une lame. Un petit couteau, tenu pointe en l’air, accroche un reflet gris. En bas, quelques cerises luisent sur la table sombre. Entre les deux, une jeune femme vous regarde. Elle ne travaille pas vraiment. Elle ne pose pas tout à fait.
Ce que la Jeune Fille aux cerises nous dit
Observez la robe. Les rayures noires et blanches tombent en larges coups de brosse, sans souci du contour. Sur la manche, la pâte reste visible, épaisse, presque brute. Le visage, lui, tient en peu de touches : deux yeux bruns, des joues rosies, une bouche à peine posée. La touche est libre, rapide. Elle semble posée d’un seul jet, sans repentir apparent. Le fond noir devrait écraser la figure. Il la porte au contraire. Regardez à gauche ce récipient de métal, presque avalé par l’ombre. Un seul accent chaud traverse cette gamme de gris : le rouge des cerises. Tout le tableau repose sur ce minuscule écart de couleur.
Ce que l’époque nous dit
Autour de 1870, l’École des beaux-arts reste fermée aux femmes. Gonzalès se forme d’abord chez Charles Chaplin, puis rejoint Manet en 1869. Elle devient son unique élève. Ici, elle lui répond. Le Jeune homme pelant une poire de Manet (1868, Nationalmuseum de Stockholm) réunit déjà un fruit, un couteau, une figure costumée. Gonzalès reprend le dispositif. Mais son modèle lève les yeux. Le geste s’interrompt, et c’est vous qui entrez dans la scène. Même la date se dérobe. La notice de l’Art Institute of Chicago indique vers 1870. D’autres spécialistes la situent plutôt vers 1873-1874. Une servante d’un autre siècle, peinte par une fille de la bonne société. Un costume, et aucune pose.
Née à Paris en 1847, fille du romancier Emmanuel Gonzalès, Eva Gonzalès expose au Salon de 1870 à 1883 sans rejoindre le groupe impressionniste. Elle épouse le graveur Henri Guérard en 1879. Elle meurt en 1883, peu après la naissance de son fils.
Actualité : la Jeune Fille aux cerises exposée au Petit Palais
Jusqu’au 24 janvier 2027, la Jeune Fille aux cerises a quitté Chicago pour le Petit Palais, qui consacre à Eva Gonzalès sa première grande rétrospective, « Eva Gonzalès (1847-1883), parcours d’une artiste libre ». Ni la France ni aucun pays n’avaient encore consacré d’exposition d’envergure à l’unique élève de Manet. Le parcours réunit près d’une centaine de peintures, pastels et estampes, et redonne leur place à trois proches qui ont compté dans sa carrière : sa sœur Jeanne, son modèle favori, son mari le graveur Henri Guérard, et Manet lui-même. Organisée avec le Van Gogh Museum et avec le soutien du musée d’Orsay, l’exposition partira ensuite à Amsterdam en février 2027. Parallèlement, l’Art Institute of Chicago présente jusqu’au 3 janvier 2027 « Mary Cassatt: After Impressionism », une belle occasion de comparer deux peintres longtemps rangées dans la même catégorie des « femmes impressionnistes ».
Source : Petit Palais.
Une question pour vous
Pourquoi Eva Gonzalès, contemporaine des impressionnistes, n’expose-t-elle jamais avec eux et choisit-elle le Salon officiel ?
À propos de cette œuvre
- Jeune Fille aux cerises
- Eva Gonzalès
- vers 1870
- Huile sur toile
- 56,2 × 47,4 cm
- Art Institute of Chicago
- https://www.artic.edu/artworks/36678/girl-with-cherries
