
À retenir
Nature morte à la porcelaine chinoise est une huile sur toile peinte par Ernst Ludwig Kirchner entre 1920 et 1938, conservée à la Neue Nationalgalerie de Berlin. Elle appartient à la période tardive de l’artiste, marquée par un style plus apaisé et une composition structurée en aplats, que l’on associe au courant expressionniste allemand et au groupe Die Brücke qu’il cofonde en 1905. Le tableau, retouché par Kirchner peu avant sa mort, illustre l’évolution de sa palette et de sa construction spatiale durant les années passées à Davos, en Suisse, où il s’installe après la Première Guerre mondiale.
C’est une nature morte plutôt classique que Kirchner nous propose là. On est habitué à des œuvres plus marquées par son style caractéristique, plus anguleux, plus nerveux, ici, les traits sont étonnamment souples. J’aime beaucoup la façon dont les couleurs, plus douces, conservent malgré tout une gamme assez étendue, entre rouge et vert. La composition est bien équilibrée entre le bouquet de fleurs et la porcelaine chinoise, deux motifs qui se répondent sans se concurrencer. L’ensemble est resserré sur un fond dense, presque feutré, ce qui donne à la scène une atmosphère plus intime que ses toiles berlinoises ou davosiennes. C’est justement ce contraste avec l’image qu’on se fait habituellement de Kirchner qui rend cette œuvre intéressante à observer.
Regardez d’abord ce petit animal vert qui décore porcelaine, tacheté, en équilibre sur le rebord bleu nuit. Il capte l’œil avant que celui-ci ne glisse vers la théière, le bol posé au premier plan, puis vers le bouquet dense de fleurs blanches, roses et mauves qui envahit toute la moitié droite de la toile. La lumière, mate, n’accroche aucun reflet: tout est peint en aplats, sans ombre portée.
Ce que montre Nature morte à la porcelaine chinoise
Kirchner construit cette nature morte comme un tapis tissé de plans. Depuis 1920, installé à Davos, sa touche s’apaise et sa palette gagne en clarté, rehaussée de contrastes calculés entre rouge et vert. Ici, l’ordre tectonique organise chaque objet selon un jeu de lignes horizontales et verticales, hérité des paysages alpins qu’il peint à la même période. À gauche, un aplat rouge uniforme enveloppe la théière et le bol de porcelaine chinoise. À droite, des rayures répétitives structurent le fond en bandes strictes, presque textiles. Cette tension entre surface lisse et motif cadencé porte la marque du « style tapis », hérité de sa collaboration avec la tisserande Lise Gujer, pour qui il conçoit de grands cartons de tapisserie. Kirchner retouche la toile peu avant sa mort, en 1938, accentuant encore cette planéité voulue. Le service à thé chinois et la petite figurine animale disent son goût pour les objets exotiques et variés, rassemblés ici sans hiérarchie apparente. Ces objets disparates dessinent une aspiration à l’universel, loin des frontières que l’Histoire referme bientôt.
Ernst Ludwig Kirchner et son époque
Rien dans cette composition ne laisse deviner l’urgence des années précédentes. Ernst Ludwig Kirchner cofonde le groupe Die Brücke à Dresde en 1905, moteur de l’expressionnisme allemand naissant. Ses toiles berlinoises, nerveuses et anguleuses, tranchent avec la scène ici présentée. La Première Guerre mondiale brise sa santé nerveuse. Il s’installe à Davos en 1917 et y reconstruit peu à peu son geste pictural, entouré de porcelaines et d’objets rapportés de ses voyages. Cette phase tardive, marquée par l’ordre et la couleur apaisée, précède de peu sa fin tragique. Kirchner meurt en 1938, l’année même où plusieurs centaines de ses œuvres sont retirées des musées allemands, qualifiées d’art dégénéré par le régime nazi. La sérénité de cette porcelaine chinoise contraste avec la violence de ce contexte.
Kirchner et « l’art dégénéré »
L’histoire de cette œuvre tardive de Kirchner résonne particulièrement avec l’actualité de son lieu de conservation. En 1933, l’artiste voit son travail qualifié d’« art dégénéré » par le régime nazi, qui procède à la confiscation de centaines de ses œuvres dans les musées allemands, un épisode qui a durablement marqué sa réception critique jusqu’à sa mort en 1938. La Neue Nationalgalerie de Berlin, qui conserve cette nature morte, consacrera justement à ce chapitre sombre de l’histoire de l’art moderne une exposition intitulée Schatten Reich. The Other German Art 1933-1945, du 29 janvier au 2 mai 2027. Conçue par la commissaire Maike Steinkamp et l’écrivain Florian Illies, elle retracera le parcours d’artistes comme Willi Baumeister, Jeanne Mammen ou Alexej von Jawlensky, qui ont poursuivi ou réinventé un travail abstrait malgré l’interdiction d’exposer imposée par le régime, offrant un éclairage complémentaire sur le contexte historique traversé par Kirchner lui-même.
Source : Neue Nationalgalerie
Une question pour vous
Kirchner cofonde Die Brücke en 1905 pour rompre avec l’académisme. Vingt ans plus tard, cette nature morte apaisée est-elle encore une toile expressionniste, ou déjà autre chose
À propos de cette œuvre
- Nature morte à la porcelaine chinoise (photo Andres Kilger)
- Ernst Ludwig Kirchner
- vers 1920-1938
- Huile sur toile
- 70 x 60 cm
- Neue Nationalgalerie, Berlin
- https://search.smb.museum/object/obj-965425
