
À retenir
Peint en 1785 par Thomas Gainsborough, le portrait de Thomas Hibbert appartient à la dernière période du peintre anglais. Gainsborough est alors, avec Joshua Reynolds, l’un des portraitistes favoris de la haute société londonienne de l’époque géorgienne. Le modèle, un marchand dont la famille s’est enrichie grâce au commerce caribéen lié à l’esclavage, pose en manteau rouge devant un paysage anglais. Le tableau forme une paire avec le portrait de son épouse, Sophia Hibbert, peint en 1786. Acquis en 2022 par le Pinakotheks-Verein, il appartient à la Neue Pinakothek de Munich. Pendant la rénovation du musée, il est présenté à l’Alte Pinakothek aux côtés de son pendant. Il associe le portrait mondain et le paysage, les deux pôles de l’art de Gainsborough.
Gainsborough est un grand portraitiste anglais du XVIIIe siècle. Il était le grand rival de Joshua Reynolds, mais il s’intéressait davantage au détail naturel qu’à la pose grandiose, avec des harmonies de couleurs inhabituelles et une touche très libre. On y voit ici Thomas Hibbert, et il existe aussi le pendant représentant sa femme, Sophia, peint en 1786. Le couple s’était marié en 1784 et a commandé les deux portraits peu après les noces. J’ai lu une anecdote amusante : ils se sont séparés en 1796, mais chacun a conservé le portrait de l’autre ! Les deux tableaux sont aujourd’hui réunis à Munich. Le portrait de Sophia est entré dans les collections dès 1977 grâce au Pinakotheks-Verein. Celui de son mari l’a rejoint en 2022, ce qui porte à cinq le nombre de Gainsborough de la collection, plus que dans tout autre musée européen hors des îles Britanniques. Petit détail que j’apprécie : le musée a fait réaliser pour le portrait de Sophia un nouveau cadre sur le modèle de celui de son mari, pour que les deux tableaux forment de nouveau une vraie paire.
J’aime le style très classique, voire détendu, de cette œuvre. On ressent tout de suite le rang social du personnage : le manteau rouge, le chapeau à larges bords tenu à la main, les cheveux légèrement poudrés. Mais en même temps, il y a la simplicité du portrait sur fond de paysage anglais, avec ses collines, ses arbres et son étang. Ce qui me frappe surtout, c’est le visage, traité en tons pastel très délicats. C’est là qu’on voit la virtuosité de Gainsborough. Je trouve que ce portrait témoigne de la douceur de vivre d’un personnage bien en place dans la haute société du moment. Une douceur qu’il faut toutefois regarder avec un peu de recul : la fortune des Hibbert venait du commerce avec les Caraïbes, et donc de l’économie esclavagiste. Thomas a lui-même travaillé de 1766 à 1780 dans l’entreprise familiale à Kingston, en Jamaïque. Le musée le mentionne d’ailleurs clairement, et je trouve que cela rend le tableau encore plus intéressant à regarder.
Vous êtes devant un gant jaune. Il pend dans une main posée sur un talus couvert de lierre. Le geste paraît négligé. Il ne l’est pas. Chez un homme qui pose, rien n’est laissé au hasard.
Ce que le portrait de Thomas Hibbert nous dit
Regardez d’abord le rouge. Le manteau flamboie contre une voûte de feuillages bruns. Pourtant, la matière reste légère, presque fouettée. Observez les boutons d’argent : deux ou trois touches claires suffisent à les faire briller. Le jabot de dentelle se défait en traits nerveux. De près, la toile semble inachevée. De loin, tout se recompose. C’est le paradoxe de la touche libre de Gainsborough. Le visage, lui, échappe à cette vitesse. Il est modelé en tons pastel finement dégradés. Sous la main gauche, le chapeau se fond presque dans l’ombre. L’homme s’adosse à la nature. La nature, pourtant, reste un décor de théâtre.
Ce que l’époque de nous dit
Ce portrait a un double. Sophia Hibbert, peinte un an plus tard, adopte presque exactement le même format : 127 sur 101,5 centimètres. Les deux toiles sont pensées pour se répondre d’un mur à l’autre. Elles se répondent à nouveau, dans la même salle de l’Alte Pinakothek. Le couple, lui, se sépare en 1796. La peinture fixe une union que la vie défait. La notice officielle du musée nomme aussi l’origine de la fortune : la Jamaïque et l’esclavage. L’élégance est réelle. Son prix aussi.
Thomas Gainsborough grandit dans le Suffolk. Il s’impose comme portraitiste à Bath, puis à Londres. Le portrait le fait vivre. Le paysage reste sa passion. Ici, les deux cohabitent sans se réconcilier.
Actualité : le tricentenaire de Gainsborough
Ce portrait est une acquisition récente : il a été acheté en 2022 sur le marché de l’art par le Pinakotheks-Verein, l’association des amis des Pinakotheken. Les visiteurs ne le trouveront toutefois pas à la Neue Pinakothek elle-même, fermée au public depuis janvier 2019 pour travaux. La rénovation porte surtout sur la dépollution, la sécurité incendie, les installations techniques et climatiques, l’efficacité énergétique et l’accessibilité. La réouverture est prévue à l’horizon 2030. En attendant, une sélection de chefs-d’œuvre de la collection est présentée au rez-de-chaussée de l’aile est de l’Alte Pinakothek et à la Sammlung Schack. Le tableau y est exposé en salle III du rez-de-chaussée de l’Alte Pinakothek. La présence de cette œuvre à Munich n’a rien d’anecdotique : les Pinakotheken possèdent cinq tableaux de Gainsborough, plus que tout autre musée européen hors des îles Britanniques.
Côté artiste, le tricentenaire de sa naissance donne lieu à une série d’expositions majeures. À Berlin, la Gemäldegalerie ouvrira le 14 mai 2027, exactement 300 ans après le baptême du peintre, une exposition d’environ 50 œuvres présentée comme la contribution centrale à l’année Gainsborough sur le continent européen, jusqu’au 12 septembre 2027. À Londres, Tate Britain réunira plus de 120 peintures et dessins du 20 mai au 10 octobre 2027. Ce sera la première grande rétrospective consacrée à l’artiste depuis plus de vingt ans. Dès cet automne, la National Gallery rapproche, du 15 octobre 2026 au 7 février 2027, Mr and Mrs Andrews de Gainsborough et la sculpture de Yinka Shonibare qui le réinterprète.
Source : Visit Berlin.
Une question pour vous
Face à Reynolds et à son grand style, la touche libre de Gainsborough était-elle une faiblesse d’exécution ou une avance sur son temps ?
À propos de cette œuvre
- Thomas Hibbert
- Thomas Gainsborough
- 1785
- Huile sur toile
- 127 x 101,6 cm
- Bayerische Staatsgemäldesammlungen, Neue Pinakothek, Munich
- Exposé à l’Alte Pinakothek, salle III
- https://www.sammlung.pinakothek.de/de/artwork/53470gv8x9/thomas-gainsborough/thomas-hibbert
