
Cette œuvre de Thomas Gainsborough témoigne de l’art du portrait anglais du 18e siècle dans sa dimension la plus intimiste.
Peint vers 1768, ce double portrait d’Elizabeth et Thomas Linley révèle l’affection particulière du peintre pour cette famille de musiciens accomplis de Bath. Elizabeth, chanteuse célèbre, et son jeune frère Thomas, violoniste prodige, posent dans un cadre qui évoque l’idéal pastoral cher à Gainsborough.
La technique du maître se déploie avec virtuosité : les visages, d’un modelé délicat et précis, contrastent avec la facture libre et spontanée des chevelures bouclées, des étoffes chatoyantes et du fond environnant. Cette dualité stylistique, signature de l’artiste, confère à l’œuvre une modernité saisissante. La palette raffinée s’harmonise parfaitement avec la lumière dorée qui baigne la composition. Ce portrait familial transcende la commande mondaine pour atteindre une vérité psychologique remarquable.
Pour aller plus loin
- Thomas Gainsborough, Elizabeth et Thomas Linley, vers 1768, huile sur toile. Clark Art Institute, 1955.955
- 27 1/2 x 24 1/2 in. (69.8 x 62.3 cm)
- The Clark Art Institute, Williamstown
- https://www.clarkart.edu/ArtPiece/Detail/Elizabeth-and-Thomas-Linley
Thomas Gainsborough (1727-1788) demeure l’une des figures majeures de l’école anglaise de peinture. Né dans le Suffolk, formé à Londres auprès de Hubert Gravelot, il développe un style personnel conjuguant l’élégance du portrait et la sensibilité paysagère. Établi à Bath puis à Londres, il rivalise avec Reynolds pour la clientèle aristocratique tout en cultivant sa passion pour le paysage. Peintre du roi George III, membre de la Royal Academy, Gainsborough révolutionne l’art du portrait en y insufflant une spontanéité et une vérité psychologique inédites. Sa technique libre, influencée par Van Dyck, annonce les développements romantiques. Ami des artistes, il saisit avec une empathie particulière le monde des arts et des lettres de son époque, créant des œuvres d’une modernité qui influencera durablement l’art britannique.
Bath, une famille de musiciens et un peintre en plein essor
Élisabeth et Thomas Linley est peint à Bath, ville thermale où Thomas Gainsborough (1727-1788) séjourne de 1759 à 1774 et où il forge sa réputation de portraitiste de la haute société britannique. Les Linley sont l’une des familles musicales les plus célèbres d’Angleterre : Thomas Linley père est directeur de concerts à Bath et à Londres. Ses enfants sont des prodiges. La jeune femme représentée ici, Élisabeth Linley (1754-1792), est une soprano dont la voix fait l’admiration de tout Londres, elle épousera en 1773 l’auteur dramatique Richard Brinsley Sheridan. Son frère Thomas Linley fils (1756-1778), représenté à ses côtés, est un violoniste virtuose et compositeur que Wolfgang Amadeus Mozart, lors de leur rencontre à Florence en avril 1770, ils ont tous deux quatorze ans — décrit avec une profonde affection, voyant en lui l’un des plus grands musiciens de sa génération. Thomas fils meurt noyé à vingt-deux ans dans un accident de barque, laissant inachevée une œuvre qui avait déjà produit, notamment la musique de l’opéra comique The Duenna (1775) et une pièce pour La Tempête (1777).
La « dualité stylistique » comme signature gainsboroughienne
Ce double portrait illustre avec une clarté parfaite ce que les historiens de l’art appellent la « dualité stylistique » de Gainsborough : les visages sont traités avec une précision et un modelé délicats qui font honneur à la tradition du portrait anglais, tandis que les cheveux, les étoffes et le fond sont rendus avec une touche libre et spontanée qui préfigure l’impressionnisme. Cette différence de traitement n’est pas une contradiction mais une stratégie picturale consciente : Gainsborough sait que le commanditaire exige de reconnaître les traits du modèle avec précision, mais il refuse de soumettre l’ensemble de la composition à ce diktat de la ressemblance exacte. La lumière dorée qui baigne les deux figures et la palette raffinée, bruns chauds, blancs nacrés, verts sourds, font de ce tableau l’un des plus harmonieux de sa période de Bath.
Un portrait qui dépasse la fonction représentative
Élisabeth et Thomas Linley transcende la simple commande de portrait familial pour atteindre une « vérité psychologique » peu commune dans la peinture britannique de l’époque. La proximité des deux visages, légèrement inclinés l’un vers l’autre, dit une intimité fraternelle qui n’a pas besoin de geste ou d’attribut pour s’exprimer. Gainsborough ne peint pas deux portraits côte à côte : il peint une relation. Ce tableau est aujourd’hui au Clark Art Institute de Williamstown, Massachusetts, qui abrite l’une des plus importantes collections privées d’art européen aux États-Unis, constituée par Sterling et Francine Clark dans la première moitié du XXe siècle.
La période de Bath comme creuset de la manière de Gainsborough
Les quinze années que Gainsborough passe à Bath (1759-1774) sont décisives pour son art. C’est là qu’il développe son style de portrait en plein air sur fond de paysage, sa palette lumineuse et son goût pour la touche vaporeuse. Les Linley font partie des modèles qui lui permettent d’atteindre l’un des sommets de sa carrière avant son installation définitive à Londres, où il rivalise avec Joshua Reynolds pour la primauté du portrait anglais.
