
À retenir
Cette oeuvre, Improvisation 12 (Le Cavalier), peinte par Vassily Kandinsky en 1910 à Munich, marque une étape vers l’abstraction dans le travail de l’artiste russe. Le tableau s’inscrit dans la série des Improvisations, que Kandinsky distingue de ses Impressions et de ses Compositions comme l’expression la plus spontanée de sa vie intérieure. Le motif du cavalier, récurrent chez le peintre, précède la formation du groupe Der Blaue Reiter, fondé l’année suivante avec Franz Marc. Conservée à la Pinakothek der Moderne, à Munich, cette huile sur toile de 97 x 106,5 cm illustre le passage progressif de Kandinsky vers un langage pictural détaché de la représentation figurative, quelques années avant ses premières œuvres pleinement abstraites.
Nous avons déjà croisé deux Improvisations de Kandinsky sur VMuseum : l’Improvisation 30 (Canons), peinte en 1913, puis l’Improvisation 26 (Aviron), de 1912. Toutes trois se tiennent à la limite de l’abstraction, encore en partie figuratives, et toutes trois déploient des formes et des couleurs qui évoquent des partitions de musique denses. J’ai un faible particulier pour l’Improvisation 12 : plus précoce, elle date de 1910, avec ses couleurs vives et ce cavalier lancé au triple galop. Rien n’y est laissé au hasard ; tout semble répondre à cette recherche de correspondance entre son et couleur que Kandinsky érigera bientôt en théorie, dans la lignée de la synesthésie qu’on lui prête souvent.
Ce n’est pas une charge héroïque. On attendrait un cavalier fier, dressé sur sa monture, lancé dans une bataille claire. Il n’en est rien : Vassily Kandinsky dissout la figure dans un tourbillon de couleurs pures, quelque part entre huile sur toile et vertige chromatique.
Analyse formelle et technique d’Improvisation 12 (Le Cavalier)
Le cheval cabre au centre de la composition. Ses membres se déploient en larges aplats bleus, ocres et rouges, presque désarticulés. Le cavalier se penche vers l’avant, silhouette sombre absorbée par le mouvement, presque avalée par lui. Une bande rouge traverse tout le ciel comme un signal, presque un cri visuel lancé au spectateur. Kandinsky travaille l’huile en touches larges et rapides, sans souci du contour exact ni de l’anatomie réelle. Les formes se chevauchent, se fondent, se contredisent parfois d’une zone à l’autre de la toile. Le vert et le rose s’invitent aussi, en touches plus discrètes, comme des harmoniques secondaires dans une partition visuelle. Le rouge, le bleu et le jaune dominent : ici, la couleur porte l’émotion, pas la ligne ni le dessin préparatoire. Signée et datée 1910 en bas à gauche, la toile mesure 97 x 106,5 cm. Rien n’illustre vraiment une scène ; tout compose plutôt une tension entre le sujet et sa dissolution.
Portée historique et artistique de l’oeuvre de Kandinsky
En 1910, Kandinsky vit à Munich depuis plus d’une décennie, au cœur d’une avant-garde bouillonnante. Il vient de cofonder la Nouvelle Association des artistes munichois. Le motif du cavalier hante déjà sa peinture depuis le début du siècle, hérité en partie des légendes russes et de la figure de saint Georges terrassant le mal. Kandinsky distingue alors trois types d’œuvres dans son travail : les Impressions, nées du contact direct avec le monde extérieur, les Compositions, longuement pensées et construites, et les Improvisations, jaillies plus spontanément de la vie intérieure. Cette toile appartient à cette troisième catégorie, la plus proche selon lui de l’inconscient. Un an plus tard, Kandinsky théorise cette démarche dans Du spirituel dans l’art, avant de cofonder avec Franz Marc l’almanach Der Blaue Reiter, qui donnera son nom au mouvement. Conservée aujourd’hui à la Pinakothek der Moderne, à Munich, cette toile ne portera jamais le nom de Blaue Reiter ; elle le précède, mais elle en annonce déjà l’esprit.
Vassily Kandinsky naît à Moscou en 1866. Il abandonne des études de droit prometteuses pour se consacrer à la peinture et s’installe à Munich en 1896. Théoricien majeur de l’abstraction naissante, il enseignera plus tard au Bauhaus, en Allemagne, avant de s’éteindre en France en 1944.
Actualité
Le vocabulaire musical qu’utilise Kandinsky pour désigner cette toile, Improvisation, n’est pas un hasard. Cette année encore, l’exposition « Kandinsky, la musique des couleurs », présentée du 15 octobre 2025 au 1er février 2026 au Musée de la musique de la Philharmonie de Paris, en partenariat avec le Centre Pompidou, a mis en lumière ce lien fondamental entre le peintre et la musique. L’exposition rassemblait près de deux cents œuvres et objets de l’atelier de l’artiste, révélant à quel point la musique a nourri sa vocation et déterminé l’évolution de sa peinture vers l’abstraction, en écho aux compositions d’Alexandre Scriabine, Arnold Schönberg ou encore Igor Stravinsky. Une manière concrète de rappeler que les Improvisations de Kandinsky, comme celle présentée ici, n’étaient pas de simples titres évocateurs, mais l’expression directe d’une recherche de correspondance entre son, forme et couleur, une démarche que l’artiste théorisera plus tard dans son ouvrage Du spirituel dans l’art.
Source Musée LaM
Une question pour vous
Devant ce cavalier qui se dissout, cherchez-vous encore la scène, ou déjà seulement la couleur ?
À propos de cette œuvre
- Improvisation 12 (Le Cavalier)
- Vassily Kandinsky
- 1910
- Huile sur toile
- 97 x 106,5 cm
- Pinakothek der Moderne, Munich
- https://www.sammlung.pinakothek.de/de/artwork/Qm45QQj4No/wassily-kandinsky/improvisation-12-der-reiter
