
Moscou, 1921. Kandinsky se tient devant sa toile dans une Russie révolutionnaire. Il dialogue avec le constructivisme, mais refuse de s’y soumettre entièrement. La forme pure l’appelle, le cercle le fascine.
Une composition géométrique émancipée
Observez cette grande toile monumentale. Kandinsky dispose des formes géométriques : triangles, cercles, arcs. La fameuse tache rouge domine la composition, forme organique aux contours flous. Des cercles noirs, dont l’un ponctué d’éclaboussures expressives, créent des tensions visuelles. L’application de la peinture à l’huile reste fluide. Les contours se dissolvent légèrement. L’agencement semble libre, presque musical. Aucune structure strictement constructiviste ici. Les éléments s’additionnent sans logique rigide.
Le tournant d’après-guerre
La Première Guerre mondiale interrompt brutalement la carrière de Kandinsky. En Allemagne, puis de retour en Russie, il se consacre aux comités culturels. « Tache rouge II » marque son retour à la peinture. L’artiste découvre Malevitch, Tatline, Popova. Le constructivisme russe influence sa palette et ses formes. Mais Kandinsky garde sa distance. Ses recherches sur l’abstraction privilégient la sensation pure. Il cherche des formes libérées de toute association figurative. Le cercle devient son obsession : « J’aime le cercle aujourd’hui autant que j’aimais le cheval. »
Vassily Kandinsky, pionnier de l’abstraction
Né à Moscou, Vassily Kandinsky (1866-1944) révolutionne l’art moderne. Il théorise l’abstraction, explore les correspondances entre couleur et son. Professeur au Bauhaus, il développe un langage géométrique personnel, toujours ancré dans la sensation.
Une question pour vous
💭 Cette œuvre vous semble-t-elle froide ou vibrante ? Les formes géométriques peuvent-elles transmettre autant d’émotion qu’une figure humaine ?
À propos de cette œuvre
- Tache rouge II
- Vassily Kandinsky
- 1921
- Huile sur toile
- 131 × 181 cm
- Städtische Galerie im Lenbachhaus und Kunstbau, Munich,
- Acquis grâce aux fonds de Hypo-Bank AG München, aujourd’hui UniCreditBank AG
- https://www.lenbachhaus.de/en/digital/collection-online/detail/roter-fleck-ii-30014568
Moscou 1921 : entre révolution et rupture
Tache rouge II (1921) est peinte à Moscou dans un contexte particulier : Kandinsky est rentré en Russie en 1914, au début de la Première Guerre mondiale, et y vit sous la révolution bolchevique. Ces années russes sont marquées par une intense activité institutionnelle, il fonde des musées, rédige des programmes pédagogiques, participe à la réorganisation du monde de l’art soviétique. Autour de lui, le Constructivisme s’impose comme l’esthétique révolutionnaire officielle, avec Malevich, Tatlin et Rodtchenko qui militent pour un art entièrement au service de la société nouvelle. Kandinsky observe et est influencé par cette rigueur géométrique, mais refuse de réduire l’art à une fonction sociale ou industrielle. Tache rouge II (131 × 181 cm, huile sur toile, Lenbachhaus Munich) témoigne de cette position singulière : une abstraction géométrique qui maintient le primat de l’expression intérieure sur l’utilité idéologique.
Le cercle comme forme centrale
Dans Tache rouge II, le cercle occupe une position dominante, non pas la tache rouge du titre seule, mais plusieurs formes circulaires qui ponctuent la composition. Kandinsky développe en ces années une réflexion approfondie sur le statut philosophique et plastique du cercle : pour lui, c’est la forme la plus tendue, celle qui synthétise le mouvement et le repos, la chaleur et le froid, l’expansion et la concentration. Cette fascination pour le cercle atteindra son plein déploiement dans les oeuvres de la période bauhasienne (1922-1933), mais Tache rouge II en constitue déjà une articulation avancée. La composition en grand format impose une présence physique qui dépasse la contemplation intimiste : c’est une oeuvre conçue pour être habitée autant que regardée.
Le départ pour le Bauhaus
L’année 1921 est la dernière que Kandinsky passe en Russie. Il quitte Moscou en décembre de cette année et rejoint le Bauhaus de Weimar en 1922, où une nouvelle phase de son travail s’ouvre. Tache rouge II est donc une oeuvre-charnière : elle clôt la période russe et annonce la systématisation géométrique du Bauhaus. La présence de cette toile au Lenbachhaus, au coeur de la collection qui reunit l’ensemble du corpus Kandinsky-Blaue Reiter, permet de mesurer l’ampleur d’une trajectoire artistique sans équivalent dans la peinture du XXe siècle.
