
Bavière, 1909. Kandinsky marche sur un chemin de Kochel. Il s’arrête. Devant lui, une route blanche fend le paysage. Au loin, une montagne bleue impose sa présence. Il saisit son carton, ses pinceaux. Quelque chose bascule.
Une route vers l’abstraction
Regardez cette route bleu clair. Elle tranche la composition comme une lame. À gauche, deux silhouettes minuscules, des ouvriers agricoles, se devinent à peine. Les arbres deviennent des lignes brunes. Les maisons, des aplats rose vif et ocre. Vassily Kandinsky réduit chaque forme à son essence géométrique. La touche est libre, presque impatiente. La couleur vibre par contrastes francs. Les contours sombres cernent les volumes comme dans l’art populaire bavarois. Sur ce petit carton, l’huile est posée avec une urgence palpable.
La montagne bleue, figure hiératique
Pourquoi cette montagne bleue occupe-t-elle si souverainement le centre ? En 1909, Kandinsky séjourne à Murnau avec Gabriele Münter et Alexej Jawlensky. Ensemble, ils théorisent la synthèse : réduire, condenser, intensifier. Jawlensky nomme ce principe ; Münter parle de « donner un extrait ». Kandinsky pousse plus loin. Ses contours ne décrivent plus seulement, ils existent seuls, symboles graphiques autonomes. Cette montagne réapparaîtra dans ses toiles abstraites. Elle est déjà un signe autant qu’un paysage.
Vassily Kandinsky
Vassily Kandinsky (1866–1944) abandonne le droit pour la peinture à 30 ans. Cofondateur du Cavalier bleu à Munich, il franchit le seuil de l’abstraction entre 1910 et 1913. Kochel, Rue Droite est une étape décisive de ce voyage. La Städtische Galerie im Lenbachhaus de Munich conserve un ensemble majeur de cette période.
Une question pour vous
💭 Et vous, Cette route vous mène-t-elle encore à un paysage, ou déjà à une abstraction ?
À propos de cette œuvre
- Kochel, Rue Droite
- Vassily Kandinsky
- 1909
- Huile sur carton
- 32,9 × 44,6 cm
- Städtische Galerie im Lenbachhaus und Kunstbau, Munich
- https://www.lenbachhaus.de/en/digital/collection-online/detail/kochel-gerade-strasse-30017628
Murnau et le tournant de 1909
Kochel, Route droite (1909) appartient à l’une des périodes les plus décisives de la carrière de Kandinsky. En 1908 et 1909, il séjourne régulièrement à Murnau, en Bavière, en compagnie de Gabriele Münter, sa compagne, Alexej Jawlensky et Marianne von Werefkin. Ce groupe peint en plein air, travaillant rapidement sur carton (32,9 × 44,6 cm), et explore des registres chromatiques de plus en plus libres par rapport aux contraintes de la représentation naturaliste. Kochel est un village lacustre proche de Murnau : la route que Kandinsky représente ici est droite et frontale, comme une flèche qui s’enfonce dans le tableau. Mais ce qui frappe, c’est que la couleur s’est affranchie du motif, le bleu du ciel descend dans la route, le vert des bords contamine le sol, les ombres sont roses ou violettes. L’œuvre est conservée au Städtische Galerie im Lenbachhaus de Munich, le musée qui possède la plus grande collection au monde d’œuvres de Kandinsky et du Blaue Reiter.
De la Bavière à l’abstraction
L’été 1909 est une charnière dans l’évolution de Kandinsky vers l’abstraction. À Murnau, il observe comment la lumière et la couleur peuvent prendre le dessus sur le dessin, comment une route peut devenir une direction plutôt qu’une description, comment un paysage peut être senti plutôt que copié. Ces séjours bavarois l’amènent à formuler progressivement une théorie de la « nécessité intérieure », l’idée que la forme et la couleur doivent exprimer un état intérieur plutôt que reproduire le monde extérieur. Kochel, Route droite n’est pas encore une œuvre abstraite, mais c’est une œuvre où le sujet paysager est devenu un prétexte à une exploration chromatique qui préfigure directement les premières compositions non figuratives peintes par Kandinsky dès 1910-1911.
Le Blaue Reiter en gestation
Cette période à Murnau est également celle où Kandinsky et Franz Marc conçoivent le projet du Blaue Reiter (Le Cavalier bleu), almanach et groupe d’avant-garde fondé à Munich en 1911. Jawlensky, présent lors de ces séjours, apporte l’influence du fauvisme français et de Matisse, qu’il a rencontré à Paris. Münter, dont les techniques d’art populaire bavarois (Hinterglasmalerei — peinture sous verre) influencent le style de Kandinsky, participe activement aux expériences de cette période. Kochel, Route droite s’inscrit dans ce laboratoire collectif où se joue une révolution picturale que le XXe siècle européen retiendra comme l’un de ses moments fondateurs.
