
À retenir
Peinte vers 1716-1717 par Jean-Antoine Watteau, La Comédie française réunit des comédiens dans un parc, autour de deux acteurs costumés en Apollon et en Bacchus. Elle forme un pendant avec La Comédie italienne, son titre provenant des gravures de reproduction de Charles-Nicolas Cochin l’Ancien (1734). Le tableau relève de la fête galante, ce genre du rococo que Watteau invente et que l’Académie royale reconnaît en 1717. Son état de conservation en fait l’un des rares exemples fiables de sa manière, souvent altérée ailleurs. Acquise par Frédéric le Grand pour Sanssouci, l’œuvre rejoint la Gemäldegalerie de Berlin en 1829.
Watteau me surprend toujours. En plein essor du rococo, il détonne par un style à part : un naturalisme vif et lumineux, une gaieté de surface sous laquelle affleure toujours une mélancolie sourde : tout le paradoxe de la « fête galante » qu’il a lui-même inventée. Nous sommes ici dans la clairière ensoleillée d’un parc, où des comédiens se sont rassemblés. À gauche, les musiciens, parmi lesquels on reconnaît Pierrot et Gilles ; au centre, un couple entame une danse cérémonielle tandis que deux acteurs, costumés en Apollon et en Bacchus, trinquent l’un à l’autre. Tout respire la fête champêtre, la lumière dorée glisse sur les étoffes et pourtant quelque chose retient. Au premier plan à droite, un homme vêtu de sombre, Crispin, est le seul à croiser notre regard : il nous fait entrer dans la scène en même temps qu’il nous en tient à distance. Au-dessus, une herme voilée, que l’on interprète comme Momus, jette sur cette gaieté une ombre discrète. C’est cela, pour moi, la signature de Watteau : la joie et la lumière, toujours doublées d’un revers plus grave.
On attend une comédie. Rien n’y prête à rire. La toile porte le titre La Comédie française. Pourtant nul tréteau, nulle farce. Regardez plutôt : des comédiens se pressent dans un parc sombre, entre deux masses d’arbres. Une fête a lieu. Une gravité, aussi. Les deux tiennent dans le même cadre.
Ce que cache la surface
La surface paraît légère. Elle ne l’est pas. Watteau peint à l’huile sur toile, par touches vives, presque esquissées. Cette technique fragile a mal vieilli sur beaucoup de ses tableaux. Ici, la conservation reste exceptionnelle. Observez la robe jaune : le satin accroche la lumière dorée. La robe bleu nuit, elle, l’absorbe. Au centre, deux acteurs trinquent, costumés en Apollon et en Bacchus. Colombine se glisse entre eux, sous les traits de La Folie. Au sol, dans l’herbe, un tambourin repose, abandonné. La musique vient de cesser, ou va reprendre. On ne tranche pas. Le titre annonce une comédie ; la scène tient du rite. En hauteur veille une herme voilée, que la notice de la Gemäldegalerie propose de lire comme Momus. La gaieté porte son ombre. Elle ne s’explique pas.
Watteau et son époque
Jean-Antoine Watteau naît à Valenciennes en 1684. Il gagne Paris en 1702. La ville sort du long règne de Louis XIV. Une société plus légère cherche ses plaisirs. Watteau invente pour elle un genre neuf, la fête galante. L’Académie royale le reçoit en 1717 avec le Pèlerinage à l’île de Cythère. Elle crée alors une catégorie sur mesure. Le peintre fréquente le théâtre depuis ses débuts, auprès de Claude Gillot. La commedia dell’arte hante son œuvre : Pierrot, Gilles, Crispin y reviennent sans cesse. Sa carrière tient en une quinzaine d’années. La maladie l’emporte en 1721. Cette brièveté travaille ses toiles. La fête y paraît toujours sur le point de finir. Le plaisir et la perte s’y frôlent.
Actualité : La Gemäldegalerie de Berlin met le portrait à l’honneur
Du 16 octobre 2026 au 14 mars 2027, la Gemäldegalerie consacre une grande exposition au genre du portrait : Portraits! Surprising Encounters from Botticelli to Lempicka. Le parcours confronte des œuvres couvrant cinq siècles en les faisant dialoguer par paires, révélant des affinités frappantes et parfois inattendues — Botticelli et Lempicka, Dürer et Giorgione, ou encore Rubens et Gainsborough. L’exposition part de la remarquable collection de portraits du musée, enrichie de prêts d’autres institutions berlinoises, et interroge une question toujours actuelle : comment nous voyons-nous, et comment, selon les époques, a-t-on voulu être vu ? Une problématique qui résonne avec l’art de Watteau, observateur subtil des rôles et des masques sociaux de son temps.
Source : Gemäldegalerie
Une question pour vous
💭 Ce tableau a un jumeau, La Comédie italienne, peint comme son pendant. Faut-il vraiment les regarder séparément ?
À propos de cette œuvre
- La Comédie française
- Jean-Antoine Watteau
- 1716-1717
- Huile sur toile
- 38,8 x 49,4 cm
- Gemäldegalerie, Berlin
- https://search.smb.museum/object/obj-869368



