
Dans ce portrait saisissant, considéré comme l’un de ses chefs-d’œuvre, Velázquez transcende les conventions de son époque pour livrer une image d’une humanité bouleversante de son assistant Juan de Pareja.
La pose trois-quarts, le regard direct et fier, le col de dentelle éclatant sur le vêtement sombre confèrent au modèle une dignité et une présence extraordinaires.
La technique picturale, d’une virtuosité éblouissante, se manifeste dans le traitement de la lumière qui modèle le visage avec une subtilité infinie, dans les reflets de la chevelure ondoyante, et dans le rendu des différentes textures, du tissu mat du pourpoint à la transparence de la dentelle. La palette sobre mais riche en nuances, dominée par les gris et les bruns, met en valeur l’intensité du regard et la carnation vivante du visage.
Pour aller plus loin
- Portrait de Juan de Pareja, Diego Velázquez, 1650
- 81,3 x 69,9 cm
- The Metropolitan Museum of Art, Fifth Avenue, New York, exposé dans la Galerie 625
- https://www.metmuseum.org/art/collection/search/437869
Diego Velázquez (1599-1660) est considéré comme l’un des plus grands maîtres de la peinture espagnole du Siècle d’Or. Peintre officiel de la cour de Philippe IV, il révolutionna l’art du portrait par sa capacité à saisir non seulement l’apparence physique mais aussi l’essence psychologique de ses modèles. Ce portrait de Juan de Pareja, réalisé lors de son second séjour à Rome, marque l’apogée de son art et témoigne de sa modernité : en représentant son assistant avec une telle dignité, il transcende les préjugés de son époque et affirme l’égale humanité de tous les êtres, au-delà des conditions sociales.
Un portrait peint à Rome comme exercice pour le pape
Portrait de Juan de Pareja est né d’une contrainte pratique qui a produit l’un des chefs-d’œuvre du XVIIe siècle. Velázquez (Séville, 1599 – Madrid, 1660) est à Rome en 1649-1650, envoyé par le roi Philippe IV d’Espagne pour acquérir des œuvres d’art et peindre le portrait du pape Innocent X. Avant d’affronter le pape, modèle difficile, connu pour son impatience et son teint complexe à rendre, il s’entraîne sur un sujet qu’il connaît depuis des années : Juan de Pareja (vers 1610-1670), homme d’origine moresque, né à Antequera en Andalousie, et entré depuis longtemps au service de Velázquez comme assistant d’atelier dans un statut d’esclave. Le tableau est peint rapidement, en une seule séance probablement, comme tous les portraits d’étude destinés à aiguiser la main et l’œil avant une commande officielle. Il est exposé le 19 mars 1650 à l’église Santa Maria dei Miracoli au Vatican, en même temps que des œuvres de nombreux maîtres contemporains.
La réaction du public romain et la carrière de Juan de Pareja
Le résultat est stupéfiant. Les visiteurs qui voient le Portrait de Juan de Pareja accroché parmi les autres œuvres déclarent que toutes les autres images sont « de l’art » mais que celle-là seule est « la vérité ». Ce n’est pas une hyperbole : la liberté de la touche, la vibration de la lumière sur le col de dentelle et la présence psychologique absolue de Pareja, son regard direct, confiant, qui refuse d’être abaissé, créent une intensité que la peinture de portrait du XVIIe siècle atteint rarement. Velázquez affranchit Pareja en 1654 lors d’un séjour à Rome ; libéré, ce dernier devient peintre à son tour et expose ses propres œuvres. Leur relation, maître et esclave, puis maître et artiste libéré, est l’une des plus singulières de toute l’histoire de l’art.
De la collection Radnor au Metropolitan Museum
Le tableau disparaît des archives pendant plus d’un siècle avant de réapparaître dans la collection de la famille Radnor vers 1811. Le 27 novembre 1970, Christie’s le met aux enchères à Londres : il se vend 2 310 000 livres sterling, devenant le premier tableau de l’histoire à franchir la barre du million de livres à la vente publique. Le Metropolitan Museum of Art l’acquiert en 1971 grâce au Fletcher Fund, en le qualifiant d' »une des acquisitions les plus importantes de l’histoire du musée ». C’est un jugement que peu contestent.
