
Quelle atmosphère envoûtante dans ce pastel ! On retrouve ici tout ce qui rend Redon irrésistible dans sa période colorée : cette façon unique de fondre les teintes, où le bleu de la veste de la Baronne se dilue presque imperceptiblement dans les fleurs environnantes, jusqu’à ce qu’on ne sache plus si c’est la femme qui habite le jardin ou le jardin qui l’absorbe. Le pastel est l’instrument idéal pour cette magie : il n’impose pas de contours, il suggère, il vibre.
Ce qui me touche particulièrement, c’est le contraste entre l’exubérance florale et la gravité du visage : Redon traite le visage de la Baronne au graphite fin, presque en retrait, avec une intériorité silencieuse qui tranche avec l’explosion de couleurs autour d’elle. Comme si la femme réelle résistait doucement à la vision symboliste que le peintre projette sur elle. C’est cette tension, entre le portrait et le rêve, entre la présence et l’effacement, qui fait de ce tableau bien plus qu’un simple exercice de commande.
Ce n’est pas un portrait. Ou plutôt : ce n’est pas seulement cela. Regardez le visage. Il est calme, presque absent. Autour de lui, tout explose.
Ce que cache la surface
Le papier vergé brun clair joue le rôle de peau. Odilon Redon ne le recouvre pas. Il laisse le support exister, il dessine le visage au graphite avec une retenue presque anxieuse. Puis vient le pastel : épais, presque charnel sur la veste bleue, déchaîné dans les fleurs du fond. Des chrysanthèmes impossibles, des corolles sans nom, un bleu qui déborde de la veste vers le végétal. On ne sait plus où finit le vêtement, où commence le jardin. Redon achève ce portrait vers 1900, juste après avoir décoré le château du baron Robert de Domecy, mécène et ami. La baronne pose. Mais Redon ne fait pas un portrait de commande : il projette un monde intérieur sur elle, ou peut-être le sien propre.
Redon et le symbolisme
Odilon Redon (1840-1916) passe ses trente premières années dans le noir strict du fusain et de la lithographie. Puis la couleur arrive, tardive et absolue. Le symbolisme lui offre un cadre : ne pas décrire le réel, mais ce que le réel cache. Ses pastels des années 1900 sont parmi les plus singuliers de l’époque. Aucun autre artiste ne traite ainsi la frontière entre le portrait et la vision.
Odilon Redon au musée Van Gogh
En janvier 2026, Fleurs dans une petite tasse en porcelaine de Chine (1884) entre dans les collections de l’État néerlandais, confiée au musée Van Gogh d’Amsterdam. Première nature morte connue de l’artiste, elle provient de la collection d’Andries Bonger, proche de la famille Van Gogh. Une acquisition saluée par les spécialistes.
Source : vangoghmuseum.nl
Une question pour vous
💭 À l’heure où le symbolisme revendiquait le rêve contre le réel, qui peint vraiment la vérité : l’impressionniste qui saisit la lumière du dehors, ou Redon qui capture celle du dedans ?
À propos de cette œuvre
- Baronne de Domecy
- Odilon Redon
- vers 1900
- Pastel et graphite sur papier vergé brun clair
- 61 × 42,4 cm
- The J. Paul Getty Museum, Los Angeles
- https://www.getty.edu/art/collection/object/1097R2



