
À retenir
- Un symboliste autodidacte. Odilon Redon (1840-1916) se forme à Bordeaux, hors des Beaux-Arts, auprès du graveur Rodolphe Bresdin et du botaniste Armand Clavaud.
- Vingt ans de « noirs » (1870-1890). Des fusains et lithographies en noir et blanc, révélés au public par l’album Dans le rêve en 1879.
- Une gloire venue des livres. En 1884, Huysmans en fait le peintre culte des symbolistes dans son roman À rebours.
- Le passage à la couleur. À partir de 1890, pastels et huiles lumineux prennent le dessus, mais la bascule s’étale sur dix ans.
- Une consécration tardive. Salle personnelle au Salon d’automne de 1904, quarante œuvres à l’Armory Show de New York en 1913.
Odilon Redon appartient à cette catégorie rare d’artistes dont l’œuvre se lit en deux temps si nettement séparés qu’on pourrait croire à deux peintres différents. Vingt ans de fusains et de lithographies noires, puis vingt-cinq ans de pastels et d’huiles d’une luminosité presque insolente. Cette césure est réelle, mais elle a été racontée tant de fois comme une conversion soudaine que la chronologie exacte en a souffert. C’est le point qui m’a le plus occupé : quand on remet les dates dans l’ordre, l’histoire devient plus intéressante, et moins édifiante.
Biographie d’Odilon Redon
Une vocation lente (1840-1870)
Bertrand Jean Redon naît le 20 avril 1840 à Bordeaux, dans une famille aisée. Le prénom sous lequel il passera à la postérité vient de sa mère, Odile, née en Louisiane. De santé fragile, l’enfant est confié à une nourrice puis à un oncle, au domaine familial de Peyrelebade, près de Listrac dans le Médoc. La tradition biographique attribue cette fragilité à l’épilepsie, et la famille tient pour miraculeuse la guérison qui suit un pèlerinage à Verdelais en 1846. Ces deux éléments circulent partout, mais aucun document médical ne les établit : je les mentionne comme récit familial, pas comme diagnostic.
Ce qui est certain, en revanche, c’est l’effet de Peyrelebade. Redon y passe une enfance solitaire, dans un paysage de vignes et de sous-bois qu’il décrira lui-même comme une école du clair-obscur. À partir de 1855, il prend des leçons de dessin avec Stanislas Gorin, à Bordeaux. Envoyé à Paris préparer une carrière d’architecte, il échoue au concours des Beaux-Arts en 1862, passe brièvement par l’atelier de Jean-Léon Gérôme, dont l’enseignement académique lui est insupportable, et rentre.
Deux rencontres bordelaises comptent bien davantage. Le graveur Rodolphe Bresdin lui apprend l’eau-forte et lui transmet le goût des mondes minutieux et proliférants : de cette leçon sort Le Gué, sa première série gravée, tirée en 1866. Le botaniste Armand Clavaud, quant à lui, lui ouvre à la fois son microscope et sa bibliothèque, de Darwin à Baudelaire, de Lamarck à Edgar Poe. Cette double formation, scientifique et littéraire, hors de toute école, explique à mon sens pourquoi Redon n’a jamais eu besoin d’un mouvement pour exister. En 1870, il sert comme simple soldat sur la Loire. Il a trente ans et n’a rien publié.
Les « noirs », vingt ans de nuit féconde (1870-1890)
Installé à Montparnasse après la guerre, Redon fréquente le salon de Madame de Rayssac, où il croise Fantin-Latour, Paul Chenavard et le compositeur Ernest Chausson. Fantin-Latour lui enseigne le crayon gras, qui permet de retrouver sur la pierre lithographique la densité de ses fusains. C’est la clé technique de tout ce qui suit.
En 1879 paraît Dans le rêve, album de dix planches tirées chez Lemercier. Redon a trente-neuf ans. Suivent À Edgar Poe (1882), Les Origines (1883), Hommage à Goya (1885), La Nuit (1886) et les trois séries de La Tentation de saint Antoine (1888, 1889 et 1896). Le motif de l’œil, autonome, flottant, y revient comme une obsession, entre organe de la connaissance et intrus inquiétant.
L’année 1884 change son statut : dans À rebours, Joris-Karl Huysmans fait de son héros Des Esseintes un collectionneur de dessins de Redon. Le roman devient un manifeste décadent, et Redon, du jour au lendemain, l’artiste de référence des cercles symbolistes. Il épouse Camille Falte le 1er mai 1880 ; leur premier fils, Jean, naît et meurt en 1886.
J’ai toujours trouvé l’étiquette de « noirs » un peu trompeuse, et le vocabulaire du cauchemar encore davantage. Redon n’illustre pas des monstres, il refuse de conclure. Sa propre formule le dit mieux que tout commentaire :
Mes dessins inspirent et ne se définissent pas. Ils ne déterminent rien. Ils nous placent, ainsi que la musique, dans le monde ambigu de l’indéterminé.
Odilon Redon, À soi-même, Paris, Floury, 1922
À mon sens, il y a là une position esthétique, et non le symptôme d’un tempérament morbide comme on le lit encore souvent.
Le passage à la couleur, remis dans l’ordre (1890-1900)
C’est ici que la plupart des récits sont peu vraisemblables. On présente souvent un enchaînement net : les deuils, la perte de Peyrelebade, la crise, puis la couleur. Or les dates ne se superposent pas. Jean meurt en 1886, Arï naît en 1889, Clavaud disparaît en 1890, et Redon lui dédie l’album Songes en 1891. Mais Peyrelebade n’est vendu qu’en 1897, sept ans après les premiers pastels. La vente est un choc, pas un déclencheur.
Ce que montre la décennie 1890, c’est une cohabitation plutôt qu’une rupture. Les Yeux clos datent de 1890, et Redon continue de graver jusqu’à L’Apocalypse de saint Jean en 1899. Il écrira plus tard à Maurice Fabre avoir épousé la couleur, et n’avoir plus pu revenir au fusain. La formule est belle ; elle est aussi rétrospective. Sur le terrain, le passage a pris dix ans.
La reconnaissance suit le même rythme lent. Durand-Ruel organise une rétrospective en 1894, puis, en 1899, une exposition où les jeunes peintres nabis entourent leurs aînés en forme d’hommage. En 1900, Maurice Denis place Redon au premier plan de son Hommage à Cézanne, debout, lorgnon à la main, en position de maître. On mesure le chemin parcouru en regardant ce que peignent alors ces mêmes nabis, comme les Baigneuses à Perros-Guirec de Maurice Denis : une génération entière lui doit sa conception de la couleur comme émotion plutôt que comme description.
La consécration (1900-1916)
Les quinze dernières années sont les plus sereines. Redon décore le château de Domecy-sur-le-Vault en Bourgogne à partir de 1900, le salon de musique de l’hôtel parisien de la veuve d’Ernest Chausson en 1902, enfin la bibliothèque de l’abbaye de Fontfroide, près de Narbonne, en 1910-1911, pour son ami et mécène Gustave Fayet. Les deux grands panneaux de Fontfroide, Le Jour et La Nuit, résument sa carrière entière.
La Légion d’honneur lui est décernée en 1903. En 1904, une salle entière du Salon d’automne lui est consacrée, avec soixante-deux œuvres, et l’État acquiert Les Yeux clos pour le musée du Luxembourg, alors réservé aux artistes vivants : c’est le vrai sceau institutionnel. En 1913, André Mellerio publie le catalogue de son œuvre gravé, près de deux cents pièces, et l’Armory Show présente quarante de ses œuvres à New York, Chicago et Boston, davantage que pour tout autre artiste de l’exposition.
Odilon Redon meurt le 6 juillet 1916, à son domicile du 129 avenue de Wagram, une huile inachevée sur le chevalet, La Vierge. Son fils Arï, mobilisé, n’a pu arriver du front à temps. Il est inhumé à Bièvres.
Ce que notre collection donne à voir, et ce qu’elle tait
Un mot de transparence éditoriale. Les quatre œuvres de Redon publiées à ce jour sur VMuseum appartiennent toutes à la seconde période, celle de la couleur. Aucun fusain, aucune lithographie. Ce déséquilibre reflète l’état des collections numérisées accessibles bien plus qu’un choix de notre part, et il fausse un peu la perception : le Redon qu’on voit ici est le Redon apaisé.
Le portrait de Madame Arthur Fontaine (1901, Metropolitan Museum) et la Baronne de Domecy (vers 1900, J. Paul Getty Museum) montrent le portraitiste mondain, celui des commanditaires qui lui confient aussi leurs décors. La Nature morte aux fleurs (1905) donne à voir le bouquet redonien, jamais botanique, toujours flottant. L’Évocation de Roussel (vers 1912, National Gallery of Art), portrait dissous du nabi Ker-Xavier Roussel, est celle que je trouve la plus révélatrice : à soixante-douze ans, Redon peint encore un visage qui refuse de se fixer. L’ensemble est réuni sur la page consacrée à Odilon Redon.
Sa postérité tient dans cette obstination. Les surréalistes ont reconnu en lui un précurseur ; les fauves et les expressionnistes lui doivent l’idée d’une couleur affranchie du réel. Longtemps tenu pour un marginal du post-impressionnisme, il a retrouvé sa place avec la rétrospective Odilon Redon, prince du rêve présentée en 2011 aux Galeries nationales du Grand Palais puis au musée Fabre de Montpellier, première grande exposition française consacrée à l’artiste depuis 1956.
Repères chronologiques
- 1840 : naissance à Bordeaux, le 20 avril
- 1855 : leçons de dessin avec Stanislas Gorin
- 1862 : échec au concours d’architecture des Beaux-Arts
- 1866 : première série d’eaux-fortes, Le Gué, sous l’influence de Bresdin
- 1870 : soldat sur la Loire
- 1879 : premier album lithographique, Dans le rêve
- 1880 : mariage avec Camille Falte
- 1884 : À rebours de Huysmans le révèle aux symbolistes
- 1889 : naissance de son fils Arï
- 1890 : Les Yeux clos, premiers grands travaux en couleur
- 1897 : vente du domaine de Peyrelebade
- 1899-1900 : exposition Durand-Ruel avec les nabis, Hommage à Cézanne de Maurice Denis
- 1903 : Légion d’honneur
- 1904 : salle personnelle au Salon d’automne, achat des Yeux clos par l’État
- 1910-1911 : décor de la bibliothèque de l’abbaye de Fontfroide
- 1913 : catalogue Mellerio, Armory Show de New York
- 1916 : mort à Paris, le 6 juillet
Questions fréquentes sur Odilon Redon
Qui était Odilon Redon ?
Odilon Redon (1840-1916) est un peintre, dessinateur et lithographe français, figure majeure du symbolisme. Formé en dehors des circuits académiques, il travaille d’abord exclusivement le noir et blanc, puis se tourne vers le pastel et l’huile à partir de 1890. Il est rattaché au post-impressionnisme par les historiens de l’art.
Que sont les « noirs » d’Odilon Redon ?
Les « noirs » désignent l’ensemble des fusains et lithographies réalisés par Redon entre 1870 et le milieu des années 1890. L’expression est de l’artiste lui-même. Ces œuvres, peuplées de créatures hybrides et d’yeux flottants, ne cherchent pas à illustrer un récit mais à maintenir le spectateur dans l’indéterminé.
Pourquoi Odilon Redon est-il passé à la couleur ?
Aucune cause unique ne l’explique. La naissance de son fils Arï en 1889, une évolution spirituelle et la reconnaissance de son travail y ont contribué. La vente du domaine familial de Peyrelebade, souvent citée comme déclencheur, date en réalité de 1897, soit sept ans après ses premiers grands pastels.
Odilon Redon était-il symboliste ou post-impressionniste ?
Les deux qualifications sont admises. Symboliste par ses thèmes, son refus du réalisme et ses liens avec Huysmans et Mallarmé, il est classé parmi les post-impressionnistes pour sa position chronologique et son usage expressif de la couleur, aux côtés de Gauguin ou de Cézanne.
Quelles sont les œuvres les plus connues d’Odilon Redon ?
Parmi les plus célèbres figurent Les Yeux clos (1890, musée d’Orsay), L’œil comme un ballon bizarre se dirige vers l’infini (1882), Le Cyclope (vers 1914, Kröller-Müller Museum), Le Char d’Apollon dans ses différentes versions, et les panneaux Le Jour et La Nuit de l’abbaye de Fontfroide.
Où voir des œuvres d’Odilon Redon ?
Le musée d’Orsay à Paris conserve l’ensemble français le plus important, complétés par le musée des Beaux-Arts de Bordeaux et le musée Fabre de Montpellier. À l’étranger, le Kröller-Müller Museum d’Otterlo, l’Art Institute of Chicago, le Metropolitan Museum of Art et le J. Paul Getty Museum en possèdent des ensembles notables. Les décors de l’Abbaye de Fontfroide sont visibles in situ, dans l’Aude.
Quel rôle Redon a-t-il joué auprès des nabis et des surréalistes ?
Il fut pour les nabis un aîné respecté : Maurice Denis le place au premier plan de son Hommage à Cézanne en 1900 et lui attribue une influence spiritualiste décisive sur sa génération. Les surréalistes, une génération plus tard, ont vu dans ses « noirs » une exploration précoce de l’inconscient.
Odilon Redon était-il épileptique ?
C’est probable mais non démontré. Les biographies mentionnent une santé fragile dans l’enfance, souvent attribuée à l’épilepsie, ainsi qu’une guérison tenue pour miraculeuse après un pèlerinage à Verdelais en 1846. Ces éléments relèvent du récit familial transmis par l’artiste et sa famille, non d’une documentation médicale.
Pour aller plus loin sur VMuseum
- Toutes les œuvres d’Odilon Redon
- Les biographies d’artistes
- Le post-impressionnisme
- Claude Monet (1840-1926), une vie pour la lumière, né la même année que Redon
- Henri de Toulouse-Lautrec : Le Jeune Routy au château de Céleyran
- Goya, auquel Redon rend hommage dans son album de 1885
- Delacroix, première admiration du jeune Redon
Sources
- Odilon Redon, À soi-même. Journal (1867-1915). Notes sur la vie, l’art et les artistes, Paris, Floury, 1922.
- André Mellerio, Odilon Redon, Paris, Société pour l’étude de la gravure française, 1913 (catalogue de l’œuvre gravé et lithographié).
- Roseline Bacou, Odilon Redon, Genève, Cailler, 1956.
- Rodolphe Rapetti (dir.), Odilon Redon, prince du rêve, 1840-1916, catalogue d’exposition, Galeries nationales du Grand Palais et musée Fabre, Paris, Réunion des musées nationaux, 2011.
- Douglas W. Druick et al., Odilon Redon, Prince of Dreams, 1840-1916, catalogue d’exposition, The Art Institute of Chicago, 1994.
- Notices en ligne du musée d’Orsay, du Metropolitan Museum of Art, du J. Paul Getty Museum et de la National Gallery of Art.
