« Nature morte aux fleurs » d’Odilon Redon est une symphonie chromatique où le réel et l’imaginaire s’entrelacent avec délicatesse.
Dans un vase aux contours indécis, un bouquet foisonnant s’épanouit contre un fond atmosphérique aux tonalités ocre et céladon. Les fleurs, coquelicots écarlates, marguerites immaculées, et corolles bleues, ne cherchent pas tant le réalisme que l’évocation d’une nature transfigurée. Redon libère ici les formes végétales pour les faire flotter dans un espace onirique, peuplé de papillons diaphanes qui semblent naître de la toile même.
La touche est tantôt précise, tantôt vaporeuse, créant ce contraste saisissant entre matière et apparition. Les couleurs vibrantes émergent d’un fond brumeux, comme des pensées prenant forme dans l’esprit du rêveur. L’artiste transcende le genre traditionnel de la nature morte pour nous offrir une méditation visuelle où chaque fleur devient un symbole, chaque teinte une émotion.
Pour aller plus loin
- Nature morte aux fleurs, par Odilon Redon, en 1905
- 92.7 x 65.5 cm (36 1/2 x 25 3/4 in.)
- The Art Institute of Chicago, exposé Galerie 245, peintures et sculptures d’Europe
- https://www.artic.edu/artworks/110982/still-life-with-flowers
Odilon Redon (1840-1916) connut une carrière atypique, passant des « noirs », dessins au fusain et lithographies sombres peuplés de créatures étranges, à une période tardive éclatante de couleurs.
Ce tableau de 1905 appartient à cette seconde phase où, après cinquante ans, l’artiste découvre la magie chromatique du pastel et des huiles. Influencé par le symbolisme mais échappant à toute école, Redon développa un langage pictural unique, à la croisée du réel et du fantasmatique. Son œuvre, redécouverte par les surréalistes, célèbre la puissance de l’imaginaire et l’exploration des mondes intérieurs.
Des ténèbres à la couleur : la conversion de Redon
Pendant les deux premières décennies de sa carrière, Redon est surtout connu pour ses « noirs », des fusains et des lithographies en noir et blanc peuplés de créatures fantastiques, d’yeux flottants, de têtes décapitées et de formes végétales menaçantes. Cette phase symboliste, qui dure jusque dans les années 1890, lui vaut l’admiration de Huysmans et des milieux décadents. Puis, vers la cinquantaine, Redon opère un tournant radical vers la couleur : pastels, huiles, vitraux. Les fleurs deviennent son motif de prédilection, non pas des fleurs naturalistes comme celles de Jan de Heem ou de Fantin-Latour, mais des fleurs transfigurées, dont la couleur excède le référent botanique pour devenir émotion pure.
Les fleurs comme vocabulaire symboliste
Dans Nature morte aux fleurs, Redon dispose pavots rouges, marguerites blanches et fleurs bleues dans un vase posé devant un fond d’ocre et de céladon. Des papillons flottent autour du bouquet. La touche alterne entre passages précis et zones atmosphériques, créant une tension entre la solidité de la forme et sa dissolution dans la lumière. Ce qui distingue Redon des peintres de fleurs contemporains, c’est que ses bouquets ne sont pas des démonstrations de virtuosité technique : ils sont des états intérieurs, des correspondances baudelairiennes matérialisées dans la peinture. Le rouge du pavot n’est pas la description d’une couleur mais l’expression d’une intensité ; le bleu des petites fleurs n’est pas botanique mais musical. Redon avait lu Schopenhauer et était proche des symbolistes littéraires, cette culture théorique nourrit une pratique picturale où la couleur devient langage.
Redon collectionné et reconnu
En 1905, Redon est déjà reconnu dans les cercles d’avant-garde européens. Matisse et les Fauves l’admirent pour sa liberté chromatique, certains critiques voient dans ses bouquets une anticipation du fauvisme. Marcel Proust l’évoque comme l’une des références picturales d’Elstir, le peintre fictif de La Recherche. En 1913, la grande exposition Armory Show à New York présente plusieurs de ses œuvres, contribuant à sa découverte par le public américain. Nature morte aux fleurs de l’Art Institute appartient à cette période de pleine reconnaissance internationale, où Redon est enfin perçu non comme un marginal du symbolisme mais comme l’un des précurseurs les plus décisifs de la modernité picturale.
Le jardin comme motif
La passion de Redon pour les fleurs n’est pas seulement picturale : il cultive lui-même des fleurs dans son jardin de Bièvres et à Peyrelebade, la propriété familiale dans les Landes. Cette familiarité directe avec les espèces botaniques nourrit paradoxalement une peinture de fleurs qui s’affranchit de toute exactitude naturalistie, comme si la connaissance du réel donnait la liberté de le transmuter.

