
À retenir
Peint à Munich en 1906 par Alexej von Jawlensky, le Portrait de Hedwig Kubin représente l’épouse du dessinateur autrichien Alfred Kubin. Réalisé à l’huile sur carton, il associe encore la souplesse de l’impressionnisme tardif à une couleur libérée, venue du fauvisme : ombres vertes sur le visage, fond rouge et violet, support laissé visible entre les touches. Le tableau date de l’année qui suit la participation de Jawlensky au Salon d’automne de 1905 aux côtés des Fauves. Il marque ainsi l’entrée du peintre dans l’expressionnisme munichois, qui conduira à la Neue Künstlervereinigung München puis au Blaue Reiter. L’œuvre est conservée à la Städtische Galerie im Lenbachhaus de Munich.
Quelles couleurs dans ce portrait ! C’est cette première impression qui a guidé mon choix du jour. Après les portraits classiques de ces derniers jours, ceux réalisés par François de Troy ou de Girodet par exemple, le contraste est saisissant : chez Jawlensky, la couleur est partout, et toujours décalée. On sent nettement l’influence des Fauves, que le peintre a côtoyés au Salon d’automne de 1905 : la couleur n’est plus là pour imiter la réalité, elle exprime et elle construit. Et c’est justement ce qui me frappe le plus ici. Malgré cette audace, il ne ressort pas de ce tableau un portrait froid ou purement expérimental, bien au contraire. C’est ce que j’aime dans le travail de Jawlensky : une peinture qui bouscule les codes sans jamais perdre l’humanité de son modèle.
Une ombre verte, posée juste sous la pommette. Vous êtes devant le Portrait de Hedwig Kubin, peint par Alexej von Jawlensky en 1906. Ce vert devrait choquer. Il apaise presque. Le visage reste solide, présent, humain. La couleur ment sur la chair, et pourtant elle dit vrai sur la personne.
Ce que ce Portrait d’Hedwig Kubin nous dit
Observez d’abord le fond. Un rouge brique tient toute la gauche, puis glisse vers un violet sourd à droite. Contre ce rouge, le chapeau sombre s’élargit comme une aile. Il porte des touches de vert vif et une fleur rose pâle. Le visage mêle jaune citron, vert amande et un rose franc pour les lèvres. Les ombres vertes, relevées par la notice du Lenbachhaus, ne salissent pas le teint. Elles construisent le modelé. La blouse bleue tombe en longues virgules verticales. Une chaîne jaune y serpente, un rang de perles ferme le col.
Approchez-vous maintenant des bords. Entre les touches, le carton reste à nu, beige, presque doré. Jawlensky ne le recouvre pas. Autour du chapeau, le long des épaules, ces réserves forment comme un halo. Regardez la blouse : chaque virgule de bleu laisse affleurer le brun du support. Ce choix de support compte. Le carton absorbe une partie du liant de l’huile. La pâte sèche plus vite et garde un aspect plus mat qu’une toile préparée. Le peintre pose donc chaque touche une fois, sans la reprendre ni la fondre. Pas de glacis, pas de dégradé lissé. Ces vides font respirer la couleur. Ils trahissent aussi la vitesse d’exécution. Le pinceau va vite. Le regard, lui, s’attarde.
Car ce visage résiste. Les sourcils se froncent légèrement. La bouche hésite entre sourire et retenue. Avenante, disait la première impression. Inquiète, répond le front. Le tableau ne choisit pas.
Ce que l’époque de Jawlensky nous dit
Munich, sans doute les premiers mois de 1906. Hedwig et Alfred Kubin rendent visite à Jawlensky, dans la Giselastraße. Alfred Kubin dessine des visions sombres, peuplées de démons et de rêves. Hedwig, veuve et nettement plus âgée, l’a épousé en 1904, après une grave crise du jeune homme. Malade elle aussi, elle reste son appui durable. En mai 1906, elle prépare déjà leur départ pour Zwickledt, en Haute-Autriche. Ce portrait saisit donc une femme sur le seuil d’une autre vie. Elle y vivra jusqu’à sa mort, en 1948.
Jawlensky, lui, sort d’une année décisive. En 1905, il expose à Paris au Salon d’automne, aux côtés des Fauves. Il y rencontre Henri Matisse. Le tableau garde un pied dans l’impressionnisme tardif, par la souplesse de la robe. L’autre pied est déjà ailleurs. En 1909, peintre et dessinateur figurent parmi les premiers membres de la Neue Künstlervereinigung München. Le modèle, lui, a déjà quitté la ville.
Formé d’abord à la carrière militaire en Russie, Alexej von Jawlensky s’installe à Munich avec Marianne von Werefkin. Il rejoint ensuite le cercle du Blaue Reiter. Plus tard, son art se resserre sur des têtes méditatives, presque abstraites.
Actualité : le Blaue Reiter redéployé au Lenbachhaus
Le Lenbachhaus a présenté ses collections du Blaue Reiter sous un jour entièrement nouveau avec l’exposition « Über die Welt hinaus. Der Blaue Reiter » (« Au-delà du monde »), visible du 10 mars 2026 au 5 septembre 2027. Réunissant plus de 240 œuvres, le parcours met particulièrement en avant les artistes femmes du mouvement, qui y ont tenu des rôles de premier plan, dont Marianne von Werefkin, la compagne de Jawlensky. Jawlensky figure parmi les artistes exposés, avec notamment son Bildnis des Tänzers Alexander Sacharoff (1909) et Spanierin (1913). L’exposition s’inscrit dans la préparation du centenaire du musée, « 100 ans du Lenbachhaus 1929 / 2029 ». Parallèlement, le musée consacre du 27 octobre 2026 au 25 avril 2027 la première exposition monographique en Allemagne à l’avant-gardiste polonaise Maria Jarema. Enfin, l’expressionnisme allemand s’exporte : à Londres, la National Gallery présentera du 20 mars au 1er août 2027 « German Expression: Modern Painting 1900-1918 », sa première exposition consacrée à la peinture moderne allemande, réunissant Die Brücke et le Blaue Reiter, avec une nature morte de Jawlensky prêtée par le Museum Wiesbaden.
Source : Lenbachhaus.
Une question pour vous
Faut-il qu’une couleur soit vraie pour qu’un portrait soit juste ?
À propos de cette œuvre
- Portrait de Hedwig Kubin
- Alexej von Jawlensky
- 1906
- Huile sur carton
- 75 × 57 cm
- Städtische Galerie im Lenbachhaus und Kunstbau, Munich
- https://www.lenbachhaus.de/en/digital/collection-online/detail/portraet-hedwig-kubin-30012020
