
À retenir
Le Portrait d’Augustine Bertin de Vaux, née Bocquet est une huile sur toile peinte en 1809 par Anne-Louis Girodet de Roussy-Trioson (1767-1824), élève de Jacques-Louis David. Le modèle est l’épouse de Louis-François Bertin de Vaux, qui dirige avec son frère le Journal des débats. Réalisé un an après le succès d’Atala au tombeau au Salon de 1808, le tableau relève du néoclassicisme de l’Empire et laisse percer la sensibilité préromantique du peintre. Il illustre son art du portrait mondain : rendu du velours, du châle de cachemire et du modelé des chairs. Le tableau est entré en 2025 au Clark Art Institute de Williamstown (Massachusetts), par don de la fondation Aso O. Tavitian.
Girodet est un peintre néoclassique, élève de David, qui a marqué le début du XIXe siècle. Il s’est pourtant vite démarqué de son maître par un goût du mystère et de l’émotion qui annonce déjà le romantisme. J’ai un souvenir particulier avec lui. A la fin du premier confinement de la pandémie de Covid-19, ma toute première sortie hors de Paris a été pour Montargis, sa ville natale, afin de visiter le musée Girodet. Ce fut une vraie bouffée d’air après des semaines enfermé à la maison à télétravailler. Depuis, je regarde ses tableaux avec un attachement particulier. Ce portrait-ci est conservé au Clark Art Institute de Williamstown, dans le Massachusetts. Peint en 1809, un an après le succès d’Atala au tombeau au Salon, il est typique de l’art de Girodet portraitiste. Le modèle est Augustine Bocquet, épouse de Louis-François Bertin de Vaux, l’un des fondateurs du Journal des débats. Son beau-frère, Louis-François Bertin, dit Bertin l’Aîné, sera immortalisé en 1832 par Ingres dans un portrait resté célèbre. La jeune femme, issue de la haute société parisienne, est vêtue à la mode de l’Empire. Elle porte une robe qui me semble faite de velours vert brodé et s’enveloppe légèrement d’une large étoffe rouge à la bordure de cachemire multicolore. Ce jeu de couleurs complémentaires donne beaucoup d’éclat à la composition. Son visage délicat est rendu avec une grande précision, avec ce modelé lisse et cette porcelaine de la peau que Girodet maîtrisait parfaitement. Elle est assise sur une chaise de style Empire, autre marqueur de l’époque. Le fond neutre ne distrait pas le regard et met pleinement en valeur le personnage. C’est ce que j’aime chez Girodet : derrière la rigueur héritée de David, on sent une attention presque intime au modèle.
Vous êtes devant une main. Elle retient un petit livre gris, refermé sur ses pages. L’autre main se pose à plat sur le velours, sans appuyer. Approchez-vous. Ces deux gestes résument le portrait : la lecture suspendue, le maintien conservé.
Ce que le Portrait d’Augustine Bertin de Vaux nous dit
Regardez d’abord le vert. Le velours boit la lumière, puis la rend dans chaque pli, du vert bouteille au presque noir. Une broderie d’or souligne la taille haute, signature de la mode Empire. Le velours est un défi de peintre, car sa couleur change avec l’angle. Girodet le traite par plages sombres et crêtes claires, sans contour net. Contre ce vert, le rouge du châle éclate. C’est un cachemire frangé, semé de fleurs minuscules, peint motif par motif. Girodet pose la couleur en couches fines et fondues. Sur la peau, vous ne trouvez presque aucune trace de pinceau. Le modelé glisse du rose des joues au blanc nacré de la gorge. Les boucles brunes, elles, sont travaillées une à une. Regardez les mains : longues, pâles, posées avec la même lenteur que le reste. Les yeux ne fuient pas. Ils vous cherchent, calmes. Observez enfin le fond. Il n’est pas tout à fait nu : une frise sculptée de masques et de palmettes court derrière le siège. En bas à gauche, le peintre a laissé son monogramme et la date, 1809.
Ce que l’époque de Girodet nous dit
Augustine Bocquet est l’épouse de Louis-François Bertin de Vaux. Avec son frère aîné, il dirige le Journal des débats, grand titre de la presse parisienne. Girodet connaît bien son modèle. En 1806, il l’a déjà peinte en buste, sur une toile bien plus petite, aujourd’hui à San Francisco. Trois ans plus tard, il change d’échelle. La toile approche 1,20 mètre de haut. Augustine y apparaît assise, presque en pied, entourée d’étoffes précieuses. Le châle de cachemire compte alors parmi les luxes les plus recherchés des élégantes parisiennes.
Regardez la pose : le bras replié sur le dossier, le buste de trois quarts, le regard droit vers vous. Elle rappelle Madame de Verninac, peinte par David en 1799 et conservée au Louvre. L’élève cite le maître. Chez David, une robe blanche et un mur vide suffisent. Girodet, lui, accumule les textures : velours, cachemire, bois sculpté, papier. Le luxe devient un langage. Le portrait passe au Salon sous de simples initiales : « Mad. D.V*** ». Montrée à tous, Augustine reste à demi anonyme. Et le livre, dans sa main, garde son titre pour lui.
La toile rejoint en 2025 le Clark Art Institute, par un don de la fondation Aso O. Tavitian.
Né à Montargis en 1767, Anne-Louis Girodet de Roussy-Trioson se forme chez David. Il s’en émancipe par le goût du clair-obscur et du rêve. Atala au tombeau triomphe au Salon de 1808. Le portraitiste peint aussi Chateaubriand à la même époque. Il meurt à Paris en 1824, laissant une œuvre partagée entre rigueur et rêverie.
Au Clark, une autre façon de regarder
En mai 2026, le Clark Art Institute a remis son prix pour l’excellence de l’écriture sur l’art à Georgina Kleege. Essayiste et professeure émérite à l’université de Californie à Berkeley, elle est légalement aveugle depuis l’enfance. Ses livres, de Sight Unseen (1999) à More Than Meets the Eye: What Blindness Brings to Art (2018), ont changé la façon de penser la cécité et la culture visuelle, et poussé les musées à mieux penser l’accessibilité de leurs collections. Le prix est doté de 30 000 dollars et accompagné d’un trophée dessiné par Tadao Ando. Il a notamment récompensé Linda Nochlin et, en 2024, l’historienne de l’art française Bénédicte Savoy. La cérémonie de remise est prévue à l’automne 2026.
Source : Clark Art Institute.
Une question pour vous
Ce portrait vous semble-t-il plus proche de la rigueur de David ou du rêve romantique ?
À propos de cette œuvre
- Portrait d’Augustine Bertin de Vaux, née Bocquet
- Anne-Louis Girodet de Roussy-Trioson
- 1809
- Huile sur toile
- 118,7 × 99,1 cm
- Clark Art Institute, Williamstown (Massachusetts)
- Don de la fondation Aso O. Tavitian, 2025 (inv. 2025.1.237)
