
À retenir
Le Paysage montagneux avec saint Jérôme est une huile sur cuivre peinte en 1592 par Paul Bril, paysagiste flamand né vers 1554 et installé à Rome vers 1575. Signé du monogramme « PB », le tableau montre l’ermite en prière dans un coin au premier plan, au sein d’un vaste paysage imaginaire de tradition flamande. Il appartient aux premiers petits paysages sur cuivre que Bril destine aux collectionneurs privés dans les années 1590, période de son amitié avec Jan Brueghel l’Ancien, à qui l’œuvre fut un temps attribuée. Acquis en 2013 par le Mauritshuis de La Haye, il illustre le rôle de Bril dans la naissance du paysage idéal romain, plus tard développé par Claude Lorrain.
Saint Jérôme semble surtout être un prétexte à la réalisation de ce paysage imaginaire, et c’est bien ce qui me plaît dans ce tableau. Le saint ermite n’occupe qu’une petite place : on le découvre dans le coin inférieur gauche, accompagné de son lion et de son chapeau cardinalice, presque discret face à l’immensité qui l’entoure. Ce rapport d’échelle me fait penser à Brueghel l’Ancien comme dans con Paysage fluvial, chez qui les sujets religieux se perdent souvent dans de vastes panoramas, ou encore à la tradition flamande du « paysage-monde » héritée de Joachim Patinir. On sent que Paul Bril, Anversois installé à Rome, a emporté avec lui ce regard du Nord. J’aime ces vues paysagères qui semblent s’ouvrir sur l’infini dans le lointain, où le regard passe des tons chauds du premier plan aux bleus vaporeux de l’horizon, comme si l’on pouvait marcher indéfiniment dans le tableau. Ce qui m’étonne le plus, c’est la profusion de détails visibles malgré la petite taille de l’œuvre, à peine plus grande qu’une feuille A4. Le support en cuivre y est pour beaucoup : sa surface lisse permet une peinture très fine et donne aux couleurs une luminosité presque émaillée. C’est le genre de tableau qu’il faut regarder de près, et longtemps, pour en saisir toutes les richesses.
Une tache rouge, à peine plus grande qu’un ongle. Votre œil la trouve avant le saint lui-même. C’est le chapeau cardinalice de Jérôme, abandonné dans la poussière. Le reste de la scène vous échappe encore. Une lumière froide tombe des montagnes et vous aspire vers le lointain.
Une peau de métal sous la couleur
Posez d’abord le regard sur le premier plan. La roche y est brune, presque tiède. Jérôme s’agenouille à l’entrée de sa grotte, torse nu, une main sur la poitrine. Devant lui, des livres ouverts. Dans l’ombre, la tête du lion affleure à peine. Puis l’œil glisse vers la droite. Une cascade jaillit entre deux blocs de pierre. Une caravane de chameaux approche d’un pont en arche. Des moutons broutent, deux bergers se reposent au bord du chemin. Plus loin, un château coiffe son éperon rocheux. Une église s’abrite sous les arbres. Tout au fond, une ville se dissout dans le bleu. Brun, vert, puis bleu : trois zones de couleur se relaient. La perspective atmosphérique fait reculer l’espace sans une seule ligne de fuite.
Cette précision tient au support. Paul Bril peint ici à l’huile sur une plaque de cuivre. Le métal ne travaille pas avec l’humidité, contrairement au bois. Le pinceau glisse sur une surface parfaitement lisse. La touche peut alors devenir minuscule. Regardez les oiseaux blancs perchés dans les branches : chacun tient en deux ou trois accents de pâte. Les couleurs gardent une densité, un éclat lisse que la toile rend rarement.
Le tableau porte le nom d’un saint. Il le relègue pourtant dans un coin d’ombre. Jérôme a fui le monde. Le monde, lui, continue de passer à quelques pas.
Un Bril que l’on prenait pour un Brueghel
Le rapprochement avec les Brueghel n’est pas qu’une impression. En 1947, ce cuivre passe en vente chez Christie’s, à Londres. Il est alors attribué à Jan Brueghel l’Ancien, fils de Pieter. La confusion a une histoire. Jan vit à Rome de 1592 à 1594 et s’y lie d’amitié avec Bril. Les deux Flamands collaborent et partagent le goût du petit format fouillé. Ce cuivre daté de 1592 se place au moment exact de leur rencontre. Observez la signature : un discret monogramme « PB », en bas à gauche. Au revers, le peintre a incisé « PB / 1592 » dans le métal. Le Mauritshuis acquiert le tableau en 2013, sous le nom de son véritable auteur. Sa notice complète est consultable sur la page de l’œuvre du Mauritshuis.
Paul Bril et son époque
Né vers 1554 et formé à Anvers, Paul Bril s’installe à Rome vers 1575. Avec son frère Matthijs, il peint à fresque de vastes paysages pour le Vatican et les palais romains. Dans les années 1590, il se tourne aussi vers de petits tableaux sur cuivre pour les collectionneurs privés. Il y reprend des sujets déjà traités en grand, comme les ermites au désert. En 1621, il prend la tête de l’Accademia di San Luca. Son paysage idéal ouvre la voie à celui de Claude Lorrain.
Actualité : les 400 ans de la mort de Paul Bril
L’année 2026 marque le 400ᵉ anniversaire de la disparition de Paul Bril : le peintre est mort à Rome le 7 octobre 1626 et a été inhumé à l’église Santa Maria dell’Anima. Son œuvre continue de susciter l’intérêt des chercheurs et du marché, avec plusieurs tableaux destinés au catalogue raisonné de Bril en préparation par Luuk Pijl, et des acquisitions muséales marquantes comme celle de la Maison Rubens à Anvers, où un paysage de Bril, visible dans la célèbre Galerie de Cornelis van der Geest, est désormais exposé à côté de ce tableau. Côté Mauritshuis, qui a fait entrer ce Paysage montagneux avec saint Jérôme dans ses collections grâce au soutien de la BankGiro Loterij et d’un mécène privé, l’actualité est espagnole : à l’automne 2026, le musée et le Museo Nacional Thyssen-Bornemisza échangent pour la première fois une partie de leurs collections. L’exposition Thyssen-Bornemisza ❤️ Mauritshuis – Maîtres de Madrid se tient à La Haye du 15 octobre 2026 au 17 janvier 2027 et réunit des maîtres italiens, espagnols, allemands et flamands du XVᵉ au XVIIᵉ siècle, dont Jan van Eyck, Albrecht Dürer, El Greco, Bronzino, Antonello da Messina et Piero della Francesca. En retour, le Mauritshuis prête 25 de ses œuvres phares au musée madrilène
Source : Masterworks Academy.
Une question pour vous
Brun, vert ou bleu : quelle zone du tableau retient le plus longtemps votre regard ?
À propos de cette œuvre
- Paysage montagneux avec saint Jérôme
- Paul Bril
- 1592
- Huile sur cuivre
- 25,7 x 32,8 cm
- Mauritshuis, La Haye
- https://www.mauritshuis.nl/fr/decouvrir-la-collection/oeuvres-d-art/1204-mountainous-landscape-with-saint-jerome
