
À retenir
Le Paysage avec le voyage de Jacob est une huile sur toile peinte en 1677 par Claude Gellée, dit le Lorrain (1604/1605-1682), cinq ans avant sa mort. Installé à Rome pendant l’essentiel de sa carrière, le peintre français y livre une vision idéalisée de la campagne romaine, caractéristique du paysage classique du XVIIe siècle. L’épisode biblique du voyage de Jacob vers Canaan se réduit à quelques figures et chameaux à l’arrière-plan. Consigné dans le Liber Veritatis, le recueil de dessins que l’artiste tenait contre les contrefaçons, le tableau fut peint pour un abbé, probablement Dominique Chevalier. Acquis par Robert Sterling Clark en 1918, il est conservé au Clark Art Institute de Williamstown, dans le Massachusetts.
C’est d’abord un paysage que je vous propose aujourd’hui. Claude Gellée, dit le Lorrain, s’est imposé au XVIIe siècle comme le maître du paysage idéal : ses vues de la campagne romaine sont toujours habitées par quelques figures, tirées de la Bible ou de la mythologie, qui donnent à la scène une dimension historique. Ici, la référence est faite au voyage de Jacob, qui quitte son oncle Laban pour regagner le pays de Canaan avec sa famille et ses troupeaux. Petits personnages, chameaux dans le fond : ces quelques éléments suffisent à évoquer l’épisode, sans jamais prendre le dessus sur la nature. C’est d’ailleurs ce qui me frappe à chaque fois chez le Lorrain : l’histoire n’est qu’un prétexte, et le véritable sujet, c’est le paysage lui-même. Le principal intérêt de cette toile, à mon sens, est de présenter une vision poétique et idéalisée de la campagne romaine, une nature recomposée plus belle que nature. J’aime cet aspect poétique qui magnifie la représentation : les couleurs, la présence de ce grand château qui structure la composition, et surtout cette chaude lumière dorée qui baigne le tout. C’est elle, je crois, qui fait toute la magie du tableau, et que l’on retrouvera plus tard chez Turner, grand admirateur du Lorrain.
Une chèvre blanche, pattes tendues, suspendue au-dessus de l’eau. Regardez-la : elle seule bondit, quand tout le reste avance au pas. Devant elle, les bœufs traversent la rivière. Un berger en tunique rouge les suit, bâton sur l’épaule, son chien sur les talons. Vous sentez déjà la fraîcheur du gué.
Une lumière qui monte de l’horizon
Levez maintenant les yeux. Ici, la lumière ne tombe pas d’en haut. Elle monte du fond, pâle et dorée, derrière des montagnes enneigées. Le Lorrain travaille à contre-jour. Sur cette huile sur toile, le ciel se réchauffe vers l’horizon. L’air bleuit les lointains, et chaque plan recule d’un degré. Les grands arbres du centre, sombres et touffus, font écran. Le château ocre capte la chaleur sur ses pierres et se reflète dans l’eau calme. À droite, minuscules, les chameaux de Jacob s’éloignent avec les troupeaux. Le sujet du titre est là, presque invisible.
Cette toile possède aussi un double dessiné. Pour déjouer les faussaires, le peintre tient un « livre de vérité » dès le milieu des années 1630 : le Liber Veritatis. Il y copie chacun de ses tableaux et note leur destinataire. D’après ce recueil, notre paysage est peint pour un « abbé Chevallie », sans doute Dominique Chevalier, prélat à Tours. La toile traverse ensuite plusieurs collections britanniques. Robert Sterling Clark l’achète en 1918. Rares sont les tableaux du XVIIe siècle dont on suit ainsi le parcours depuis l’atelier.
Claude Le Lorrain et le grand genre
En 1677, Claude Gellée vit à Rome depuis des décennies. Il lui reste cinq ans à vivre. Son siècle, celui du classicisme, hiérarchise les genres et place la peinture d’histoire au sommet. Le paysage seul n’y a pas de rang. Le Lorrain contourne la règle avec élégance : quelques figures bibliques suffisent à anoblir la campagne romaine. L’histoire tient dans le titre. La nature occupe la toile. Et au premier plan, ce n’est pas Jacob qui conduit le troupeau.
Actualité du Clark Art Institute
L’année 2026 marque un tournant pour le musée de Williamstown, qui conserve le Paysage avec le voyage de Jacob. Esther Bell, jusqu’ici directrice adjointe et conservatrice en chef, est devenue le 1er juillet la sixième directrice du Clark, et la première femme à occuper ce poste en 70 ans d’histoire de l’institution. Elle succède à Olivier Meslay, qui rentre en France après une décennie à la tête du musée. Côté expositions, le Clark présente jusqu’au 21 février 2027 An Exquisite Eye, consacrée à une sélection parmi les 331 œuvres de la collection Aso O. Tavitian données au musée en 2024. Cette donation, l’une des plus importantes de l’histoire du Clark, comprend notamment 132 peintures et 130 sculptures, et finance la construction d’une aile Tavitian dont l’ouverture est prévue en 2028.
Source : Clark Art Intitute.
Une question pour vous
Cette lumière dorée qui baigne l’eau, les pierres et les lointains vous apaise-t-elle, ou vous laisse-t-elle la nostalgie d’un monde trop beau pour avoir jamais existé ?
À propos de cette œuvre
- Paysage avec le voyage de Jacob
- Claude Gellée, dit le Lorrain
- 1677
- Huile sur toile
- 71,2 x 95,1 cm
- Clark Art Institute, Williamstown (Massachusetts)
- https://www.clarkart.edu/ArtPiece/Detail/Landscape-with-the-Voyage-of-Jacob
