
En découvrant cette œuvre dans les collections de la Neue Nationalgalerie, j’ai d’abord eu du mal à définir ce qu’elle représentait. Le titre n’aide pas vraiment : les formes y sont si décomposées et juxtaposées qu’il faut du temps pour que l’œil s’y retrouve. Cette période, qui voit le cubisme émerger dans le sillage de Cézanne et frapper des artistes comme Picasso ou Juan Gris, reste une charnière cruciale de l’histoire de l’art : la représentation n’est plus littérale, elle traduit désormais la perception fragmentaire d’un objet observé sous plusieurs angles à la fois.
Devant la toile, il m’a fallu un long moment, et pas mal d’allers-retours, pour tenter de reconstituer les quelques objets posés sur cette table ovale. On devine peut-être un verre, un journal plié, une pipe, sans jamais en avoir la certitude. Je m’en tiens finalement à une lecture très personnelle, et c’est sans doute aussi ce que Gris recherchait : moins donner à voir un objet qu’inviter à le recomposer soi-même.
Regardez d’abord ce petit quadrillage gris, tacheté comme une peau de lézard, glissé entre deux aplats bruns. Un rien, presque un accident de matière. Autour, des triangles ocre et violine s’emboîtent sans logique apparente. Vous cherchez un objet identifiable. Vous ne trouvez d’abord qu’une texture, une surface qui résiste.
Ce que cache la surface
Ce foisonnement de plans colorés compose une nature morte peinte à l’huile sur toile, en 1915, par Juan Gris. Sur un fond brun, des zones se chevauchent. Certaines sont délimitées par des lignes pointillées. D’autres restent monochromes, dans des tons de brun, de violet et d’orange. Regardez mieux : le grand ovale à l’arrière-plan n’est autre qu’un plateau de table, basculé à 90 degrés. Une coupe de fruits, une carafe, un verre s’y devinent, éclatés en facettes multiples. Certaines surfaces imitent le bois ou le marbre, un procédé que Gris affectionne à cette période. Juan Gris ne cherche pas à tromper l’œil. Il propose une reconstruction, où chaque fragment appartient à plusieurs points de vue à la fois. Le résultat ressemble d’abord à un collage. Puis, peu à peu, la table, les fruits, la carafe se laissent deviner. Le titre, si sobre, ne prépare à rien de tout cela. Le cubisme synthétique, ici, assemble davantage qu’il ne décompose.
L’artiste et son époque
Juan Gris, né José Victoriano González-Pérez à Madrid en 1887, s’installe à Paris en 1906. Il y côtoie Pablo Picasso et Georges Braque, avec lesquels il partage l’atelier du Bateau-Lavoir. Comme eux, il puise dans l’héritage de Cézanne pour bâtir un langage pictural fondé sur la fragmentation. Le marchand Daniel-Henry Kahnweiler soutient son travail dès 1913. Cette toile de 1915, peinte en pleine guerre, marque un tournant. Le cubisme s’y fait plus construit, presque architectural, la couleur reprenant ses droits. Gris s’éloigne peu à peu de la rigueur grise du cubisme analytique. La toile porte déjà les traces de cette mue.
Actualité
Depuis avril 2026, la Neue Nationalgalerie présente « Ruin and Rush – Berlin 1910-1930« , consacrée aux bouleversements de la Première Guerre mondiale et de la République de Weimar, l’époque même où Juan Gris peint cette toile. Le musée connaît aussi une année dense, avec la première grande rétrospective Brancusi organisée en Allemagne depuis cinquante ans, avec le Centre Pompidou.
Source : Neue Nationalgalerie
Une question pour vous
💭 Le cubisme a mis fin à la représentation frontale unique. Combien de points de vue faut-il, selon vous, pour épuiser un seul objet ?
À propos de cette œuvre
- Nature morte
- Juan Gris
- 1915
- Huile sur toile
- 116 x 90 cm
- Neue Nationalgalerie, Berlin
- https://recherche.smb.museum/detail/961547/stillleben






