
Los Angeles, 1939. Benjamin F. Berlin, peintre américain imprégné des avant-gardes, pose son pinceau sur une toile et laisse l’inconscient parler.
Une scène venue d’ailleurs
Regardez cette figure centrale aux membres rayés de noir et blanc, bras tendu vers une fleur solaire éclatante, orange et or. Au-dessus, un visage aux yeux globuleux surgit d’un mur de briques. Des miniatures humaines s’agitent. À gauche, un personnage solitaire s’éloigne. Berlin travaille à l’huile avec précision. Les textures s’opposent : brique rugueuse, chair lisse, métal strié. La palette oscille entre ocres chauds et gris métalliques. Chaque forme coexiste sans logique apparente. L’espace se fragmente, cubiste et onirique à la fois.
Le surréalisme s’américanise
Le surréalisme européen traverse l’Atlantique. Les artistes californiens s’en emparent et le réinventent. Berlin ne copie pas Dalí ou Magritte. Il forge un surréalisme américain ancré dans l’expérience personnelle. Los Angeles devient alors un foyer inattendu de modernité. Dès 1934, Helen Lundeberg et Lorser Feitelson publient le seul manifeste surréaliste américain depuis la Californie. Berlin s’inscrit dans cette ébullition. Son œuvre interroge l’identité, le double, la répétition des formes humaines dans un monde fragmenté.
Benjamin F. Berlin
Actif à Los Angeles dans les années 1930-1940, Berlin (1887-1939) s’impose comme une figure singulière du surréalisme américain. Son style mêle rigueur formelle et imaginaire débridé. Cette toile, conservée au LACMA, illustre parfaitement sa capacité à habiter l’entre-deux : entre rêve et réalité, entre figuration et abstraction.
Une question pour vous
💭 Et vous, entre fragmentation cubiste et logique onirique surréaliste, où placeriez-vous Berlin sur l’échiquier des avant-gardes des années 1930 ?
À propos de cette œuvre
- Sans titre (Abstraction surréaliste)
- Benjamin F. Berlin
- 1939
- Huile sur toile
- 50,8 × 60,96 cm
- Los Angeles County Museum of Art (LACMA)
- https://collections.lacma.org/node/174393
Los Angeles dans les années 1930 : un surréalisme américain singulier
Sans titre (Abstraction surréaliste) est l’une des dernières œuvres de Benjamin F. Berlin (Washington D.C., 1887 – Los Angeles, 1939), peintre dont la trajectoire illustre le mouvement de recomposition de la scène artistique américaine dans l’entre-deux-guerres. Né à Washington en 1887, Berlin s’installe à Los Angeles en 1914 et se forme au Cannon Art School puis à l’Université de Californie du Sud. Portraitiste réaliste dans un premier temps, il opère au cours des années 1920 une conversion progressive vers le cubisme, puis vers l’abstraction, dans le sillage du surréalisme européen qui commence à se diffuser aux États-Unis à travers les revues et les expositions. Cette toile de 1939, l’année même de sa mort, est l’aboutissement de cette évolution : les formes y sont organisées selon une logique onirique qui ne doit rien à la narration rationnelle.
Une grammaire visuelle du rêve
Ce qui frappe dans Sans titre (Abstraction surréaliste), c’est la coexistence de registres visuels incompatibles que Berlin maintient dans un même espace sans résolution. Une figure centrale aux membres rayés noir et blanc s’étire vers une fleur solaire en orangé et or ; au-dessus, un visage aux yeux proéminents émerge d’un mur de briques, détaché du corps ; des silhouettes humaines miniaturisées occupent des positions improbables dans l’espace. Chaque zone du tableau présente une texture différente, brique rugueuse, chair lisse, métal strié, et les contrastes thermiques entre les ocres chauds et les gris métalliques empêchent l’œil de trouver un point d’équilibre. Ce procédé de déstabilisation perceptuelle est caractéristique du surréalisme américain de la côte ouest, plus intéressé par l’espace psychologique que par les automatismes écrits du surréalisme parisien. Berlin travaillait pour le WPA (Works Progress Administration) au moment de sa mort, ce programme fédéral de soutien aux artistes dans le cadre du New Deal qui a permis à toute une génération de peintres américains de survivre à la Grande Dépression.
Un peintre redécouvert par LACMA
Conservée dans les collections permanentes du LACMA, cette toile témoigne d’une scène artistique de Los Angeles des années 1930 moins documentée que les avant-gardes new-yorkaises, mais tout aussi ouverte aux influences européennes. Berlin représente cette génération de peintres américains de l’entre-deux-guerres qui ont assimilé cubisme et surréalisme sans les imiter directement, en leur donnant une couleur locale, lumineuse, contrastée, marquée par la spécificité visuelle de la Californie.
