Deux grands artistes du début du XXe siècle se font face dans ce tableau, et c’est la première chose qui me frappe : la bienveillance qui s’en dégage. Le regard de Soutine, loin d’être théâtral ou fuyant, semble posé avec confiance sur celui qui le peint, j’y décèle une amitié sincère entre les deux hommes. Le style de Modigliani reste immédiatement reconnaissable : les lignes allongées, la simplification des traits, cette économie de moyens si caractéristique.
Mais contrairement à ses nus stylisés ou à certains de ses portraits plus impersonnels, où le modèle semble presque interchangeable, Modigliani laisse ici transparaître la personnalité bohème de Soutine : cette allure un peu débraillée, ce mélange de rugosité et de fragilité qu’on lui connaît par ailleurs. Plus qu’un simple portrait de commande, j’y vois la transposition picturale d’une amitié réelle, entre deux artistes qui partageaient alors la même misère et la même intransigeance créative à Montparnasse.
Vous êtes devant une main gauche repliée sur l’autre, presque maladroite, posée à même un genou noir. Chaïm Soutine vous regarde depuis 1918, les yeux légèrement désaxés, le col entrouvert sur une gorge orangée. Immobile depuis plus d’un siècle.
Ce que la toile nous dit
La touche reste large, presque grasse par endroits. Modigliani construit ce visage en aplats francs. Ocre orangé pour la peau, brun sombre pour la chevelure indisciplinée. Un gris-bleu pour le fond, qui vibre en réserve autour du corps. Le cou s’étire selon la manière propre à l’artiste. Héritage direct de ses années de sculpture auprès de Brancusi. Les yeux mi-clos, l’un sensiblement plus haut que l’autre, cassent la symétrie attendue d’un portrait académique. Sur la droite, une petite table rouge et un vase esquissé ancrent la scène dans un intérieur modeste. Presque austère. Le veston noir, informe, mange presque tout le bas de la toile. Cette huile sur toile tient dans moins d’un mètre de haut. Rien n’est lissé. Rien n’est flatté. La matière elle-même semble porter la rugosité du modèle.
Ce que l’époque nous dit
Nous sommes à Montparnasse, vers 1918. Soutine et Modigliani sont deux figures de l’École de Paris. Ils partagent alors la même pauvreté, les mêmes ateliers glacés, le même marchand, Léopold Zborowski. Modigliani, de dix ans son aîné, protège ce cadet au tempérament rugueux. C’est lui qui présente Soutine à Zborowski en 1916. Lui aussi qui plaisante sur sa propre ivresse : « tout danse autour de moi comme dans un paysage de Soutine ». À la toute fin de sa vie, il confiera à son marchand : « Ne t’inquiète pas, je te laisse Soutine. »
Né en 1884 à Livourne, dans une famille bourgeoise, Amedeo Modigliani s’installe à Paris en 1906. Peintre puis sculpteur au contact de Brancusi, il revient à la peinture vers 1914. Il meurt en 1920, à trente-cinq ans, d’une méningite tuberculeuse aggravée par ses excès.
Actualité
La National Gallery of Art poursuit l’enrichissement de ses collections : en mars 2026, le musée a annoncé l’acquisition de plusieurs centaines d’œuvres, des photographies de la guerre de Sécession aux pièces contemporaines de Dan Flavin ou Barbara Kruger. Signe qu’une collection centenaire continue de s’écrire.
Source : National Gallery of Art
Une question pour vous
💭 Ce portrait rompt avec les canons du genre : pas de symétrie, pas de flatterie. Combien de commanditaires de l’époque auraient accepté un tel visage ?
À propos de cette œuvre
- Chaïm Soutine
- par Amedeo Modigliani
- 1918
- Huile sur toile
- 91,7 x 59,7 cm
- National Gallery of Art, Washington D.C.
- https://www.nga.gov/artworks/46522-chaim-soutine







