
À retenir
Peint par Édouard Manet (1832-1883), Jeune garçon épluchant une poire représente vraisemblablement Léon Leenhoff, fils de Suzanne Leenhoff et modèle que le peintre a figuré dix-sept fois. Le tableau se rattache au réalisme moderne de Manet, nourri de la leçon de Velázquez : fond brun monochrome, palette réduite, sujet quotidien traité sans anecdote. Sa facture large, presque esquissée, rompt avec la peinture académique de son temps et annonce la liberté des impressionnistes, qui se réclamaient de Manet. Le peintre suédois Anders Zorn, qui l’avait reçu d’un ami parisien, l’a offert en 1896 au Nationalmuseum de Stockholm, où il est conservé.
Un personnage de la vie de tous les jours peint à la manière de Velázquez : c’est ce que je vois d’abord dans cette toile. Manet revenait de son voyage à Madrid en 1865, où il avait découvert le maître espagnol qu’il appelait « le peintre des peintres », et cela se sent. J’y retrouve tout ce que j’aime chez lui : ce fond monochrome aux teintes brun foncé, presque sans profondeur, qui fait ressortir la figure comme sur une scène ; l’instant saisi d’une vie simple et concrète, un garçon qui épluche une poire, rien de plus ; et ce regard pensif, perdu dans le vague, qui donne au geste banal une forme d’intériorité. Manet ne raconte pas d’histoire, il ne moralise pas comme le feraient les peintres de genre de son époque : il montre, et c’est justement cette retenue qui me touche. La palette réduite, les blancs de la chemise posés en larges touches, le noir travaillé comme une vraie couleur, tout cela relève de la leçon espagnole. Seul le plat à gauche, représenté penché, vient rompre cette immobilité et donne un peu de dynamisme à la composition, comme si Manet assumait de bousculer la perspective pour mieux faire vivre la surface du tableau. C’est pour moi l’une de ces toiles discrètes où l’on comprend pourquoi il est considéré comme le père de la peinture moderne.
Jeune garçon épluchant une poire
Regardez les mains. Quelques touches rosées suffisent, sans contour appuyé. Le couteau n’est qu’un trait gris. Le visage, lui, ne suit pas le geste. Observez maintenant le gilet. Manet y frotte un brun si mince que la trame de la toile affleure. Les manches reçoivent au contraire une pâte généreuse, en larges hachures blanches, grises et mauves. Ce va-et-vient entre frottis et empâtement fait respirer la surface. Vers 1867, Manet peignait déjà ce garçon dans Les Bulles de savon. Même fond sombre, même gravité. Ici pourtant, l’adolescent semble ailleurs. Tableau achevé ou étude suspendue ? La toile ne tranche pas.
Quand Édouard Manet peint
Le modèle est généralement identifié comme Léon Leenhoff. C’est le fils de Suzanne Leenhoff, l’épouse du peintre. Manet le représente dix-sept fois, à tous les âges. Dans les années 1860, la grande peinture se doit d’être noble. Manet pose une table, un fruit, un couteau. Il est le premier à faire de la vie quotidienne parisienne un vrai sujet d’art. Sa facture large rompt avec le fini académique. Plus tard, le peintre suédois Anders Zorn reçoit la toile d’un ami parisien. Il l’offre au musée en 1896.
Édouard Manet (1832-1883) choque les Salons autant qu’il fascine les jeunes peintres. Les impressionnistes se réclament de lui. Sa modernité tient pourtant souvent à des sujets minuscules. Il n’a eu qu’une élève officielle, Eva Gonzalès, dont le tableau « Jeune fille aux cerises » pourrait s’inspirer du Jeune garçon pelant une poire.
À voir au Nationalmuseum cet automne
Si vous passez par Stockholm cet automne, le Nationalmuseum présente jusqu’au 7 février 2027 l’exposition To the Sea! The beach as borderland and summer dream. Elle retrace l’essor du tourisme balnéaire de 1870 au milieu du XXe siècle et la manière dont l’art l’a représenté, à travers plus de 200 œuvres d’artistes comme Claude Monet, Anders Zorn, Peder Severin Krøyer, Sigrid Hjertén, Georgia O’Keeffe ou Robert Capa. Un écho bienvenu à la modernité de Manet, dont les impressionnistes se réclamaient. Le musée accueille aussi, du 23 avril 2026 au 28 février 2027, une exposition consacrée aux échanges culturels entre la Suède et le Japon au XXe siècle, autour de la volonté commune d’unir beauté et fonction (Wilhelm Kåge et Shōji Hamada).
Source Nationalmuseum.
Une question pour vous
Chardin aurait peint ce garçon comme une leçon de patience, Ribera comme une allégorie. Si vous deviez dire ce que Manet, lui, a voulu peindre, quel mot choisiriez-vous ?
À propos de cette œuvre
- Jeune garçon épluchant une poire
- Édouard Manet (1832-1883)
- Huile sur toile
- 85 x 71 cm
- Nationalmuseum, Stockholm
- https://collection.nationalmuseum.se/en/collection/item/18501/
