
À retenir
Levade est une huile sur toile du peintre flamand Jacob Jordaens (1593-1678), réalisée au XVIIe siècle et conservée au KMSKA, le Musée royal des beaux-arts d’Anvers. Un jeune cavalier y exécute une levade, figure de haute école où le cheval se dresse sur ses hanches. La scène se déroule devant une loggia à l’antique, en présence de figures mythologiques comme Mercure. Le sujet rejoint celui d’une tenture sur l’équitation tissée à Bruxelles d’après des modèles de Jordaens, vers 1640-1650. Une version proche est conservée au Musée des beaux-arts du Canada, à Ottawa. Figure majeure du baroque flamand, Jordaens montre ici une veine disciplinée, loin de ses scènes populaires.
Je retrouve ici la verve de Jacob Jordaens, mais un peu assagie dans ce tableau d’histoire. Dans une composition toute en perspective, on voit au centre un noble cavalier dont le cheval exécute une levade, cette figure de haute école où l’animal se dresse sur ses hanches avec une maîtrise parfaite. Autour de lui, des personnages en vêtements colorés animent la scène et guident le regard vers le cavalier. Ce qui me marque ici, c’est le travail inspiré de la Renaissance, avec sa perspective construite et son aspect classique, chez un peintre surtout connu pour ses scènes truculentes, comme Le Roi boit ou ses fêtes paysannes pleines de rires et de bruit. On sent pourtant que le tempérament de Jordaens n’a pas disparu : il reste dans la chair des couleurs, dans la puissance de l’animal, dans cette énergie contenue qui semble prête à éclater. Pour moi, c’est ce contraste qui rend l’œuvre attachante : elle montre un Jordaens capable de discipline, comme le cheval qu’il peint, sans renoncer à sa vitalité.
Sous l’arcade de gauche, un perroquet vert se tient sur une perche. Il ne regarde personne. Tous les autres, pourtant, regardent le cavalier. Observez ce jeune homme en rouge, coiffé d’un chapeau noir à plume. Il tient son cheval bai dressé, immobile. Le geste paraît simple, mais il exige des années de dressage. Au KMSKA, la notice du musée reste sobre : ni date précise, ni sujet.
Une leçon d’équitation chez les dieux
Regardez maintenant les bords de la toile. À gauche, un guerrier casqué et cuirassé, drapé de rouge, côtoie un gentilhomme en manteau bleu. À droite, Mercure, reconnaissable à son chapeau ailé, tient un cheval gris par la longe. Près de lui, une femme drapée de rouge, escortée d’un Cupidon au carquois, baisse les yeux. Le réel et la fable partagent la même cour. Ce mélange a une origine précise. Vers 1640-1650, Jordaens conçoit les modèles d’une tenture sur l’art de monter à cheval, tissée à Bruxelles. Les cavaliers y reprennent les gravures de Crispin de Passe le Jeune, qui illustraient les leçons de l’écuyer Antoine de Pluvinel. Jordaens remplace le maître de manège par le dieu Mars. Une version très proche, datée vers 1645, appartient au Musée des beaux-arts du Canada, à Ottawa. Le musée y voit un modèle pour tapisserie, entièrement de la main du peintre. Jordaens y a même ajouté après coup une statue de Neptune, créateur du cheval. La toile anversoise est-elle une étape, une variante, une reprise ? Les notices n’en disent rien.
Jacob Jordaens et son époque
Jacob Jordaens (1593-1678) passe toute sa vie à Anvers. Élève d’Adam van Noort, comme Rubens, il ne fait jamais le voyage d’Italie. Il s’impose pourtant comme la grande figure anversoise après la mort de Rubens et de Van Dyck, au début des années 1640. L’Italie vient alors à lui par les livres et les gravures. Observez la loggia de gauche : ses arcades fuient vers un point très bas, presque au centre. Colonnes ioniques, balustres, mascarons composent un décor de théâtre à l’antique. Dans cette huile sur toile, les gris froids de la pierre répondent aux rouges vifs des étoffes. L’architecture est savante, la couleur reste flamande. Tout ici parle de maîtrise : le cheval, la perspective, les gestes. Et pourtant les drapés débordent, les chairs rosissent.
Au KMSKA cet automne
Si vous souhaitez voir Levade à Anvers, l’automne est un bon moment pour visiter le KMSKA. Le musée sort d’une année record : pour la troisième année consécutive, il a battu son record de fréquentation, avec près de 570 000 visiteurs en 2025. Sa programmation de fin d’année met en avant la sculpture. Depuis le 3 octobre, l’exposition de Philip Aguirre y Otegui (jusqu’au 17 janvier 2027) explore la tension entre intérieur et extérieur, sécurité et incertitude. Ensuite, le KMSKA terminera 2026 par un grand hommage à Ossip Zadkine (1888–1967), du 31 octobre 2026 au 18 avril 2027. Le musée possède neuf œuvres de lui, dont La Misère de Job, donnée par Zadkine lui-même. Jordaens est aussi à l’honneur hors de Belgique. À Berlin, le Kupferstichkabinett présente une exposition sur le dessin flamand, où esquisses, études et projets donnent un rare aperçu du processus créatif de Rubens, Jordaens, van Dyck et de leur entourage.
Source : Focus on Belgium et KMSKA.
Une question pour vous
Jordaens n’a jamais fait le voyage d’Italie : où voyez-vous pourtant l’Italie dans ce tableau ?
À propos de cette œuvre
- Levade
- Jacob Jordaens
- XVIIe siècle
- Huile sur toile
- 96,9 × 162,6 cm
- KMSKA, Musée royal des beaux-arts d’Anvers
- https://kmska.be/en/masterpiece/levade
