
À retenir
Peinte vers 1743 par le Vénitien Bernardo Bellotto, la Vue du Grand Canal : Santa Maria della Salute et la Dogana depuis le Campo Santa Maria Zobenigo appartient au védutisme vénitien du XVIIIe siècle. Neveu et élève de Canaletto, Bellotto réalise ce paysage urbain pour la clientèle des voyageurs du Grand Tour. La toile montre le Palazzo Pisani-Gritti, la Dogana et la basilique Santa Maria della Salute par une matinée ensoleillée. Elle porte déjà le style propre du jeune peintre, avec une palette plus froide et des ombres plus marquées que chez son oncle. Bellotto poursuit ensuite sa carrière à Dresde, Vienne et Varsovie. Le tableau est conservé au J. Paul Getty Museum de Los Angeles.
J’ai certainement une envie de voyage à Venise, et cette vue de Bellotto y répond avec précision. C’est une veduta particulièrement vivante et riche en détails, sur un grand format de 2,37 m de large. Ce type de tableau était un souvenir destiné aux riches voyageurs du XVIIIe siècle qui faisaient leur Grand Tour : la carte postale avant l’heure. Bellotto n’a qu’une vingtaine d’années, mais il a appris le métier auprès de son oncle Canaletto, le grand spécialiste de ce paysage urbain. Ce qui me frappe, c’est la lumière sur la coupole de la Salute et sur la pointe de la Dogana, et toute la vie du Grand Canal au premier plan : barques, gondoles, bateliers au travail. L’avantage est que Venise a peu changé depuis : on retrouve la même architecture et la même agitation sur l’eau. Bien sûr, le peintre arrange un peu la réalité pour composer une belle vue, mais l’impression de vérité est là. C’est pour moi un régal et une belle invitation au voyage ! Je me souviens d’être passé là en allant visiter la Fondation Pinault à la Punta della Dogana.
Une tache rouge, sur un balcon de pierre. Une femme se penche vers l’eau. Vous sentez presque la pierre tiède sous ses coudes. Plus bas, le soleil du matin frappe la façade du Palazzo Pisani-Gritti. L’eau clapote contre les pontons de bois. Les gondoles noires attendent, collées les unes aux autres.
Venise avec une lne lumière froide pour un matin de soleil
Observez le ciel. Les nuages en blancs sont légers. Puis regardez l’ombre. Elle tombe nette, presque coupante, sur les maisons de la rive droite. Bellotto peint un matin ensoleillé. Sa palette reste pourtant froide, argentée, tirée vers le gris et le bleu. Les spécialistes y lisent sa marque propre, loin de la lumière plus chaude de Canaletto. Ses contrastes sont aussi plus tranchés. Comme son oncle, il s’aide d’instruments d’optique, telle la chambre noire, pour relever la ville. Puis il recompose. La veduta construit une vue, elle ne la photographie pas.
Au centre, la Dogana dresse son globe, surmonté d’une Fortune dorée qui tourne au vent. À droite, Santa Maria della Salute se mire dans le canal. Sa coupole baroque répond à la façade gothique de l’abbaye de San Gregorio. Sous les arcs du palais, à gauche, cherchez le petit édicule de dévotion. On y priait un instant, en partant ou en arrivant. Le palais existe toujours : c’est aujourd’hui l’hôtel Gritti Palace.
Bernardo Bellotto, un neveu sous le nom de l’oncle
Bernardo Bellotto naît à Venise au début des années 1720. Il se forme dans l’atelier de Canaletto et entre à la guilde des peintres vénitiens dès 1738. Ensemble, oncle et neveu peignent des vues pour les voyageurs du Grand Tour. Bellotto part ensuite pour Dresde, Vienne, puis Varsovie. À l’étranger, il signe parfois « de Canaletto ». Il porte le nom de l’oncle, avec une lumière qui n’est pas la sienne. Ses vues de Varsovie, d’une grande précision, servent à reconstruire la ville après la Seconde Guerre mondiale.
Actualité : Canaletto et Bellotto réunis à Vienne
En 2026, Bernardo Bellotto a été mis à l’honneur à Vienne : le Kunsthistorisches Museum lui a consacré, avec son oncle Canaletto, l’exposition « Canaletto & Bellotto » du 24 mars au 6 septembre 2026, sous le commissariat de Mateusz Mayer. Le parcours partait de Venise avant de suivre Canaletto en Angleterre puis Bellotto à Vienne et Dresde, en s’intéressant à la veduta comme genre pictural ; les grandes vues de Vienne peintes par Bellotto, dont la Vue de Vienne depuis le Belvédère (1759/60), ont été nettoyées spécialement pour l’occasion. Le catalogue, publié chez Hirmer, est disponible en anglais et en allemand. Côté Getty, le XVIIIe siècle reste à l’affiche : le Getty Center présente « Joshua Reynolds’s Portrait of Mai and 18th-Century Portraiture » du 15 septembre 2026 au 14 mars 2027, une bonne occasion de redécouvrir la Vue du Grand Canal dans les salles de peinture européenne.
Source : KHM Vienne et The J. Paul Getty Museum.
Une question pour vous
Si vous pouviez entrer dans la toile, monteriez-vous dans une gondole ou resteriez-vous sur le balcon, à regarder ?
À propos de cette œuvre
- Vue du Grand Canal : Santa Maria della Salute et la Dogana depuis le Campo Santa Maria Zobenigo
- Bernardo Bellotto
- vers 1743
- Huile sur toile
- 139,1 × 236,9 cm
- The J. Paul Getty Museum, Los Angeles
- 91.PA.73
- https://www.getty.edu/art/collection/object/103RJP
