
À retenir
La Bouée, aussi cataloguée sous le titre Saint-Tropez : le port, est une lithographie en six couleurs réalisée par Paul Signac en 1894. Elle représente le port de Saint-Tropez, où le peintre s’installe en 1892, avec une bouée rouge au premier plan. Signac y transpose dans l’estampe la touche divisée du néo-impressionnisme, un mouvement fondé sur la juxtaposition de couleurs pures, dont il devient le grand théoricien après Georges Seurat. Publiée par Gustave Pellet, la planche précède d’un an la toile Saint-Tropez. La Bouée rouge (1895), conservée au musée d’Orsay, qui reprend le même motif. Une épreuve est conservée à la National Gallery of Art de Washington.
Ce qui me fascine chez Signac, c’est sa technique. Quelle idée géniale que le pointillisme ! Voir une théorie scientifique de la couleur donner naissance à une manière de peindre, puis à tout un courant artistique, le néo-impressionnisme, m’émerveille à chaque fois. Signac n’en est pas l’inventeur : c’est Georges Seurat qui pose les bases de la méthode au milieu des années 1880. Mais Signac en devient le grand défenseur et le théoricien, et il préfère d’ailleurs parler de « divisionnisme ». Le principe est simple et audacieux : juxtaposer de petites touches de couleurs pures et laisser l’œil du spectateur faire le mélange. Je ressens chez lui la volonté d’aller au-delà d’une simple représentation du réel, de faire vibrer la couleur pour elle-même. Ce qui me frappe le plus ici, c’est qu’il ne s’agit pas d’une peinture mais d’une lithographie. Signac a réussi à transposer sa touche divisée dans l’estampe, en superposant six couleurs, chacune imprimée à partir de sa propre pierre. Le défi technique est considérable, car chaque passage doit tomber exactement au bon endroit pour que les points dialoguent entre eux. La scène elle-même est d’une grande simplicité : un port, des bateaux, grément et voiliers, à l’arrière, une bouée au premier plan. Les tons bleus, jaunes et ocres dominent et évoquent la lumière douce d’un coucher de soleil. C’est cette économie de moyens au service de la couleur qui me touche.
Une tache rouge-orangé flotte au bas de la feuille. Regardez-la bien : ce n’est pas un aplat mais un essaim de touches serrées. Son reflet se défait sous elle en petites virgules de feu. Autour, l’eau bleue grésille comme un tissu au soleil. Vous sentez presque la chaleur du quai.
Saint-Tropez, le port
Ce port a un nom. Les catalogues d’estampes titrent aussi la feuille Saint-Tropez : le port. Signac découvre ce village de pêcheurs en 1892, à bord de son yacht L’Olympia. Observez les façades jaunes coiffées de tuiles rouges. Suivez les voiliers amarrés, puis le grand gréement à gauche. Le bleu du ciel et de l’eau encadre la scène. Au centre, les ocres s’embrasent et coulent dans le bassin. Approchez-vous encore. La touche n’est pas ronde : elle a un grain rugueux, comme frotté. Entre les points, le blanc du papier respire. L’éditeur Gustave Pellet publie la planche à soixante exemplaires, sur papier de Chine. Une épreuve est conservée à la National Gallery of Art de Washington. Un an plus tard, Signac reprend le motif à l’huile. Saint-Tropez. La Bouée rouge (1895) est aujourd’hui au musée d’Orsay. Même bouée, mêmes façades, même incendie de reflets. Signac peint la toile en atelier, d’après des études. Posez les deux images côte à côte : le motif est le même, la matière change tout.
Paul Signac
Paul Signac a une trentaine d’années. Passionné de navigation, il fait du port de Saint-Tropez une série entière. Il y revient en lithographie en 1897-1898, avec une autre vue du port. Ici, l’estampe n’a rien d’un produit dérivé. Elle devient un laboratoire où la couleur doit tenir sans mélange. La bouée résume ce pari. Elle est faite pour rester immobile, ancrée au fond. C’est pourtant elle qui vibre le plus.
Actualité : Signac à Rotterdam
Cet automne, l’œuvre maritime de Paul Signac revient sur le devant de la scène en Europe. La Kunsthal de Rotterdam consacre une grande exposition à Signac et à ses contemporains, visible du 24 octobre 2026 au 28 février 2027. Elle réunit des œuvres et explore son influence sur le néo-impressionnisme ainsi que ses liens avec Georges Seurat et Camille Pissarro. L’exposition met l’accent sur le peintre navigateur. Signac a possédé des bateaux, a navigué sans relâche et a peint les ports comme on tient un journal. Le parcours s’articule autour de deux toiles peintes à quinze ans d’intervalle : Le Port au soleil couchant, Opus 236 (Saint-Tropez, 1892) et Le Port de Rotterdam (1907). Ce thème fait directement écho à La Bouée.
Source : Kunsthal Rotterdam.
Une question pour vous
Selon vous, qu’est-ce qui fait entrer une œuvre dans l’histoire de l’art : son sujet, sa technique, le regard des générations suivantes ?
À propos de cette œuvre
- La Bouée
- Paul Signac
- 1894
- Lithographie en six couleurs
- 40,1 x 32,4 cm
- National Gallery of Art, Washington D.C.
- https://www.nga.gov/artworks/39166-buoy-la-bouee
