
Rome, 1761. Pompeo Batoni saisit un instant mythologique suspendu entre désir et violence. Le cyclope Polyphème soulève un rocher. En bas, deux amants tentent de fuir.
La fuite impossible
À gauche, la silhouette colossale de Polyphème domine la toile. Ses bras tendus vers le ciel portent un bloc de pierre menaçant. Le regard aveuglé par la jalousie, il ne voit plus rien. À droite, Acis protège Galathée de son corps. Elle lève les yeux, terrifiée. Batoni peint avec précision les muscles saillants du cyclope, les chairs nacrées de la néréide. La palette joue sur les rouges des drapés et les ocres de la roche. Au sol, une flûte de Pan abandonnée rappelle le chant d’amour interrompu.
Carrache en héritage
Cette œuvre s’inscrit dans une longue tradition picturale. Batoni s’inspire directement de la célèbre fresque d’Annibale Carrache au Palais Farnese de Rome, peinte vers 1597. Il réinterprète la scène tirée des Métamorphoses d’Ovide. Au 18e siècle, la mythologie reste un terrain d’excellence pour les peintres italiens. L’œuvre répond aux attentes d’une clientèle cultivée, fascinée par l’Antiquité. Ajoutée tardivement à la collection du Nationalmuseum de Stockholm, elle illustre l’influence durable de Batoni sur les collectionneurs européens. Le roi Gustave III de Suède lui-même reconnut en Batoni le seul grand maître encore vivant en Italie, lors de sa visite à Florence en 1783.
Pompeo Batoni
Pompeo Batoni (1708-1787) naît à Lucques. Il s’impose à Rome comme le portraitiste incontournable du Grand Tour. Son style mêle rigueur classique et sensualité baroque. Cette oeuvre démontre sa maîtrise narrative autant que technique.
Une question pour vous
💭 Batoni emprunte à Carrache sans le copier. Où s’arrête l’hommage, où commence la création ? L’histoire de l’art n’est-elle pas faite de ces reprises assumées ?
À propos de cette œuvre
- Acis et Galathée
- Pompeo Batoni
- 1761
- Huile sur toile
- 98,5 × 75 cm
- Nationalmuseum, Stockholm, photo Cecilia Heisser, Public Domain
- https://collection.nationalmuseum.se/en/collection/item/23711/
Ovide au XVIIIe siècle : Batoni et la mythologie savante
Acis et Galathée est l’une des grandes compositions mythologiques de Pompeo Batoni (Lucca, 1708 – Rome, 1787), le peintre qui domine la scène romaine du Grand Tour tout au long du XVIIIe siècle. Le sujet est emprunté aux Métamorphoses d’Ovide (livre XIII) : Galathée, néréide d’une beauté incomparable, aime le berger Acis ; Polyphème, le cyclope gigantesque qui brûle pour elle d’une passion non partagée, les surprend et écrase Acis sous un rocher arraché à la montagne. Les dieux, touchés du désespoir de Galathée, transforment le sang du jeune homme en rivière, lui accordant une immortalité fluviale. Batoni choisit l’instant de tension maximale : le rocher est déjà levé, Polyphème debout domine la composition de sa masse, la musculature rendue avec un soin anatomique qui témoigne de l’étude directe de l’antique. En contrebas, Acis protège Galathée dans un geste qui est autant une déclaration d’amour que l’aveu de sa propre impuissance face à la violence à venir. Le chalumeau abandonné au sol rappelle que la scène commence dans le pastoralisme et finit dans la tragédie.
Batoni, Rome et la clientèle du Grand Tour
Ce tableau est acquis ou commandé pour la collection royale suédoise, preuve de la réputation européenne que Batoni s’est construite depuis son installation à Rome dans les années 1720. Fils d’un orfèvre lucquois, il arrive à Rome vers 1728 et s’impose rapidement comme le portraitiste de référence des aristocrates européens qui accomplissent leur Grand Tour : lords anglais, princes allemands, princes de l’Église. Mais ses oeuvres mythologiques, moins nombreuses que ses portraits, témoignent d’une culture classique profonde nourrie de l’étude des statues antiques et des fresques d’Annibale Carrache au Palazzo Farnese. La composition d’Acis et Galathée doit beaucoup à cette tradition carracciste : même articulation des figures sur un fond de paysage idéalisé, même souci d’équilibrer l’énergie dramatique et la clarté de lecture. Le tableau du Nationalmuseum de Stockholm illustre la façon dont Batoni porte les grandes formules du baroque tardif vers ce que les historiens d’art appellent le néoclassicisme naissant.
