
À retenir
Peinte en 1863, l’année de la mort d’Eugène Delacroix, Escarmouche d’Arabes dans les montagnes est une huile sur toile conservée à la National Gallery of Art de Washington. Figure majeure du romantisme français, Delacroix y déploie sa manière orientaliste : couleur intense, touche libre, composition en diagonale. La scène, inspirée par son voyage au Maroc de 1832, est une invention tardive plutôt qu’un fait observé. Elle illustre l’attrait du peintre pour un Orient rêvé, tout en participant à la diffusion de stéréotypes durables. Ultime écho de son expérience marocaine, elle compte parmi ses dernières compositions et résume son art du mouvement et de la lumière.
Delacroix me fascine. Sa touche, le choix des couleurs, la dynamique de ses sujets : tout concourt à faire de ses tableaux des récits que l’on contemple longuement. Je suis saisi par la facture, à la fois précise et vibrante, et par la manière dont l’escarmouche se dissout dans le paysage, les cavaliers, la poussière et la montagne semblant faits de la même matière. Ses toiles résonnent comme des symphonies menées allegro.
Ce qui me frappe ici, c’est qu’il s’agit de l’une de ses dernières œuvres, peinte en 1863, l’année même de sa mort, plus de trente ans après son voyage au Maroc de 1832. Le souvenir, pourtant, n’a rien perdu de sa fraîcheur : Delacroix restitue l’atmosphère, la lumière et la tension d’une scène en partie recomposée, presque rêvée, avec une intensité qui la rend étonnamment réelle. C’est peut-être cela qui me retient le plus longtemps devant elle : une mémoire devenue peinture.
Une bataille peut-elle sentir la poudre et la poussière alors qu’elle n’a jamais eu lieu ?
Ce que le premier plan nous jette au visage
Regardons d’abord le cheval bai qui s’effondre au premier plan. Sa crinière noire fouette l’air. Ses sabots battent le vide. Sous lui, un cavalier en bleu gît face contre terre, la main vidée de son sabre. La terre ocre renvoie la chaleur. Au centre, un panache de fumée blanche crève le ravin. On entend presque la détonation. Un homme en burnous clair épaule son long fusil. Sur la crête, une kasbah en ruine se découpe dans le ciel. La touche de Delacroix reste grasse et nerveuse, posée par petites virgules de rouge, de blanc, de vert. La matière tremble encore, comme la scène. Observez la lumière crue qui frappe les turbans et allume chaque étoffe. Rien n’y est lisse. Tout y palpite. Le sang ne s’y voit presque pas. C’est la couleur elle-même qui frappe et qui blesse.
Une scène rêvée, trente ans après
Delacroix peint cette huile sur toile en 1863. La scène relève de la pure invention. Aucune bataille réelle ne la fonde. L’artiste puise dans le souvenir d’un unique voyage au Maroc, en 1832, plus de trente ans plus tôt. Il y avait vu la lumière violente, les cavaliers, les burnous. Il jugeait cette société plus simple et plus fière que l’Europe. Il rêve ici des guerriers de l’Antiquité sous les traits de combattants nord-africains. Le romantisme et l’orientalisme trouvent dans cet Orient imaginé leur matière idéale : couleur éclatante, énergie, violence. La composition épouse les diagonales de la montagne. Il ne cherche pas la vérité d’un fait. Il vise celle d’une sensation. Cette Afrique du Nord, il la peint comme un idéal perdu, dressé contre sa propre époque. Pourtant, cette même admiration a nourri un cliché tenace : celui d’un Orient figé, primitif, voué au combat.
Eugène Delacroix domine la peinture romantique française. Né en 1798, il impose la couleur contre la ligne, le geste contre le fini académique. Ses grandes toiles d’histoire, ses fauves, ses scènes orientales marquent le XIXe siècle entier. Le voyage marocain de 1832 hante son travail jusqu’au bout. Cette escarmouche en livre l’un des tout derniers échos. Il meurt à Paris cette même année 1863.
Actualité Delacroix
Alors que Escarmouche d’Arabes dans les montagnes (1863) est aujourd’hui conservée à la National Gallery of Art de Washington, l’œuvre entre en résonance directe avec l’actualité muséale française : du 12 septembre 2026 au 18 avril 2027, le musée national Eugène-Delacroix, installé dans le dernier atelier du peintre rue de Furstenberg à Paris, consacre l’exposition Delacroix, chevaux et autres animaux à cette veine si caractéristique de son art. Cavaliers lancés dans l’action, chevaux nerveux, tensions du combat : autant de motifs, nés notamment de son voyage au Maroc en 1832, que l’on retrouve au cœur de cette toile tardive. L’occasion de rappeler la place centrale de l’animal et du mouvement dans l’imaginaire orientaliste de Delacroix. source : Musée Delacroix
Une question pour vous
💭 De la touche libre de Delacroix à la tache pure des impressionnistes, où finit le romantisme et où commence la peinture moderne ?
À propos de cette œuvre
- Escarmouche d’Arabes dans les montagnes
- Eugène Delacroix
- 1863
- Huile sur toile
- 92,5 × 74,5 cm
- National Gallery of Art, Washington D.C.
- https://www.nga.gov/artworks/50686-arabs-skirmishing-mountains






