
À retenir
Peinte vers 1862-1863, Nature morte avec bouteille, carafe, pain et vin compte parmi les premières œuvres connues de Claude Monet (1840-1926). Le jeune peintre, alors élève de l’atelier de Charles Gleyre à Paris, y représente une table dressée d’objets simples : une bouteille de vin, une carafe d’eau, un verre, du pain, du beurre et un couteau. Antérieure à l’impressionnisme, cette huile sur toile montre déjà son attention aux effets de la lumière sur les matières, verre, linge ou croûte de pain. Elle annonce les recherches qui mèneront aux grandes séries et aux Nymphéas. Le tableau est conservé à la National Gallery of Art de Washington, au sein de la collection de Mr. et Mrs. Paul Mellon.
Voici une œuvre de jeunesse de Claude Monet, peinte alors qu’il avait à peine 22 ou 23 ans. Il n’est pas si fréquent qu’une telle œuvre nous soit donnée à contempler, tant on associe spontanément Monet aux Nymphéas, aux Meules ou aux cathédrales de Rouen. En cette année anniversaire de sa mort, il me semble d’autant plus intéressant de se replonger dans ses débuts, à l’époque où il fréquentait l’atelier de Charles Gleyre à Paris et cherchait encore sa voie.
Bien que ce soit une œuvre de jeunesse, on y voit déjà sa capacité à travailler la lumière : les reflets sur le verre de la carafe et de la bouteille, la croûte dorée du pain, la nappe blanche qui accroche la clarté. On y sent aussi sa dextérité à saisir en quelques coups de pinceau les objets qu’il représente, sans s’attarder sur le détail. La palette encore sombre et la composition sobre rappellent l’héritage de Chardin et l’influence de Courbet, mais la touche, plus libre et plus rapide, annonce déjà le peintre qu’il deviendra.
J’aime cette œuvre pour sa fraîcheur, et je dirais même pour sa candeur. On sent un jeune peintre qui s’exerce, qui observe et qui prend plaisir à peindre des objets simples du quotidien. J’aime tout particulièrement le couteau posé en biais : il donne au regard un point d’appui, crée de la profondeur et nous invite à entrer dans la scène. C’est un procédé classique de la nature morte, que Monet s’approprie ici avec beaucoup de naturel.
C’est pour moi une œuvre intéressante à bien des égards. Elle nous rappelle que le grand maître de l’impressionnisme n’est pas né avec ses Nymphéas : il a d’abord appris, observé et copié, avant de bouleverser la manière de peindre la lumière. Regarder cette petite nature morte, c’est un peu assister à la naissance d’un regard.
Voir cette nature morte
Au fond du verre, une trace rose. Presque rien : un reste de vin où la lumière se pose. Regardez ensuite l’assiette. Le beurre y est entamé, des miettes jaunes s’éparpillent sur le bord. Le pain roule vers la droite, dodu, cuit à cœur, tiède encore dirait-on. À gauche, une bouteille carrée sort du cadre. Son liquide ambré brûle contre la nappe. La carafe d’eau, à côté, existe à peine. Quelques traits blancs, un ventre gris, et le verre surgit. Au centre, la bouteille verte se dresse, sombre, remplie au tiers. Le couteau, posé en biais sur le linge, conduit l’œil vers l’assiette. Les gris du fond se posent en larges coups de brosse, visibles, assumés. Au mur, un rectangle obscur accroche le regard. Tableau, miroir, fenêtre ? La toile ne tranche pas.
Claude Monet et son oeuvre
Claude Monet peint cette nature morte vers 1862-1863. Il a un peu plus de vingt ans. À Paris, il fréquente l’atelier du peintre suisse Charles Gleyre. Il y côtoie Renoir, Bazille et Sisley, futurs compagnons de l’impressionnisme. La nature morte reste alors un exercice d’apprentissage, hérité des maîtres anciens. Monet s’y plie, mais à sa façon. Regardez le cadrage. La table file en diagonale depuis le bas à gauche. La bouteille ambrée sort du bord de la toile, coupée net. Ce cadrage serré tranche avec les compositions closes et centrées de la nature morte classique. Le peintre semble saisir la table au passage, entre deux gestes.
Observez la facture. Elle change avec chaque matière. Le verre ne se peint pas : il se laisse traverser. Le fond sombre passe à travers la carafe, et quelques rehauts de blanc en tracent les arêtes. La couche y semble mince, presque transparente elle aussi. Le pain reçoit au contraire une pâte épaisse, brossée dans le sens de la croûte. Le beurre se modèle en touches grasses qui retiennent la lumière. Une seule huile sur toile, trois épaisseurs, trois façons de toucher le réel. Le jeune peintre apprend ici ce que la lumière fait à chaque surface. Cette leçon le suivra jusqu’aux Meules et aux Cathédrales.
La toile appartient aujourd’hui à la National Gallery of Art de Washington, dans la collection de Mr. et Mrs. Paul Mellon.
Monet avant les Nymphéas
Le titre promet du vin. Le verre n’en garde qu’un souvenir. Le beurre est entamé, les miettes traînent. Quelqu’un vient de quitter la table, ou va s’y asseoir. Rien ne permet de le savoir. La lumière vient de la gauche. Elle blanchit le linge, allume l’ambre, effleure à peine le fond. Approchez-vous de la nappe. Sa blancheur se compose de gris, de bleus froids, de quelques éclats crus. Elle se froisse sous la main du peintre comme sous celle d’un convive. Le silence de la pièce devient presque audible. Pas de fruits rares, pas d’argenterie, pas de gibier. Seulement le pain, l’eau et le vin d’un repas ordinaire. Claude Monet regarde ce peu avec une attention entière. Avant les Nymphéas, il y a ce coin de table.
Le centenaire Monet à l’Orangerie
Claude Monet est mort à Giverny le 5 décembre 1926. Un siècle plus tard, sa nature morte de jeunesse conservée à Washington prend un relief particulier, car plus d’une centaine d’événements sont organisés entre Paris et la Normandie pour célébrer son héritage. À Paris, le musée de l’Orangerie présente du 30 septembre 2026 au 25 janvier 2027 une exposition consacrée au rapport de son œuvre au temps, intitulée « Monet, peindre le temps ». Une quarantaine de tableaux y retracent ses grandes séries, des Cathédrales aux Meules et aux Peupliers, prêtés surtout par le musée d’Orsay et le musée Marmottan Monet, avec des œuvres venues de collections françaises et étrangères. Le musée Marmottan Monet, qui conserve la plus vaste collection d’œuvres de Monet au monde, montre de son côté jusqu’au 31 janvier 2027 « Histoires du paysage », une exposition sur l’influence durable du peintre sur les artistes des XXᵉ et XXIᵉ siècles. Ces expositions éclairent le chemin parcouru par Monet depuis cette modeste nature morte des années 1862-1863 jusqu’aux grandes séries et aux Nymphéas.
Source : Musée de l’Orangerie.
Une question pour vous
Où et comment voyez-vous déjà le futur peintre des Nymphéas dans cette œuvre de jeunesse de Monet ?
À propos de cette œuvre
- Nature morte avec bouteille, carafe, pain et vin
- Claude Monet
- vers 1862-1863
- Huile sur toile
- 39,69 × 59,85 cm
- National Gallery of Art, Washington D.C.
- https://www.nga.gov/artworks/164942-still-life-bottle-carafe-bread-and-wine
