
À retenir
« Lavandières » est une peinture réalisée vers 1909 par Marianne von Werefkin, artiste russe active à Munich au sein du cercle fondateur du Blaue Reiter. Exécutée à la tempera sur papier marouflé sur carton, l’œuvre est conservée à la Städtische Galerie im Lenbachhaus und Kunstbau, à Munich. Contrairement à ses proches Kandinsky, Jawlensky ou Münter, qui évoluent vers l’abstraction, Werefkin conserve une peinture figurative marquée par le symbolisme, influencée par Gauguin, les Nabis et Edvard Munch. Cette scène de blanchisserie, structurée par la répétition des poses et la circulation du bleu, illustre la singularité d’une artiste longtemps restée dans l’ombre de ses contemporains masculins, aujourd’hui redécouverte à travers plusieurs expositions muséales.
Je ne peux m’empêcher de penser au tableau de Paul Sérusier, La Ferme du Pouldu, que j’ai présenté récemment sur VMuseum, en regardant les Lavandières de Marianne von Werefkin. On y retrouve la même influence des Nabis et de Gauguin dans le traitement de la couleur : de larges aplats posés en cerne, les formes cernées d’un trait noir, et cette manière de saisir une scène simple de la vie paysanne sans chercher l’anecdote. L’œuvre de Werefkin reste dans ce même registre pictural, alors même qu’elle est une figure active du Blaue Reiter et que le mouvement s’oriente déjà vers plus d’abstraction et d’expressivité. Je note tout particulièrement ce bleu vif des bassines au premier plan, qui répond en écho au bleu-gris du ciel et à celui de la robe de la petite fille, une circulation de la couleur qui donne à la composition son unité, bien au-delà de la simple scène de genre.
Vous êtes devant une cour ordinaire, quelque part en Bavière, vers 1909. Quatre femmes lavent du linge autour d’un baquet de bois. Une fillette blonde observe depuis le seuil d’une maison au toit rouge. Rien ne semble se passer. Pourtant tout s’y joue.
Ce que Lavandières nous dit
Marianne von Werefkin peint à la tempera, sur papier marouflé sur carton. La matière reste mate, opaque, sans reflet. Les corps des lavandières se répètent, tous courbés, tous vus de dos. Ce rythme n’a rien d’un hasard : il organise le regard, impose une cadence presque hypnotique. Le bleu domine, des bassines jusqu’au ciel bas, jusqu’à la robe de l’enfant. Puis, à droite, l’écarlate d’un pan de mur tranche brutalement. Ce contraste chromatique dérange autant qu’il fascine. Une scène de blanchisserie devient, sous ce traitement, presque une vision.
Ce que l’époque de Werefkin nous dit
En 1909, Werefkin réunit chez elle Jawlensky, Kandinsky, Münter et d’autres artistes munichois. Naît la Nouvelle Association des Artistes de Munich. Autour d’elle, ses proches glissent vers l’abstraction. Werefkin, elle, reste figurative, fidèle à une peinture symboliste, nourrie par Van Gogh, Gauguin, les Nabis et l’estampe japonaise. On qualifie parfois son travail de « peinture de l’âme », proche en cela d’Edvard Munch, qu’elle admire. Sous des scènes paysannes se cache toujours autre chose : une tension psychologique, presque muette.
L’artiste, Marianne von Werefkin
Née à Toula en 1860, formée par le réaliste Ilya Répine, Werefkin s’installe à Munich en 1896. Elle y devient une figure centrale du cercle qui donnera naissance au Blaue Reiter. Elle meurt à Ascona en 1938.
Actualité
L’intérêt pour Marianne von Werefkin connaît un nouvel élan en 2026. Le Museum Wiesbaden présente, du 23 octobre 2026 au 21 février 2027, l’exposition « Die Blauen Reiterinnen », première rétrospective mondiale consacrée aux artistes femmes qui ont gravité autour du Blaue Reiter, aux côtés de Werefkin figurent notamment Gabriele Münter, Sonia Delaunay-Terk, Natalia Gontcharova ou encore Elisabeth Epstein. Ce projet met en lumière un fait longtemps resté dans l’ombre : Werefkin, avec Elisabeth Epstein, a joué un rôle déterminant dans l’élaboration du langage pictural qui allait devenir celui du mouvement. L’exposition est portée en collaboration par le Museum Wiesbaden, la Städtische Galerie im Lenbachhaus und Kunstbau de Munich, le Paula Modersohn-Becker Museum de Brême, ainsi que la Fondazione Marianne Werefkin d’Ascona. Après son ouverture à Wiesbaden, la présentation voyagera ensuite à Brême et à Munich, avant de s’achever à Ascona. Ce type d’itinérance entre institutions majeures illustre la reconnaissance croissante accordée à Werefkin, longtemps éclipsée par ses pairs masculins du Blaue Reiter, et confirme la place centrale qu’occupe encore aujourd’hui la collection du Lenbachhaus dans la redécouverte de son œuvre.
Source : Musée de Wiesbaden
Une question pour vous
💭 Werefkin admirait Munch au point qu’on a parlé, pour elle aussi, de « peinture de l’âme ». Mais où s’arrête l’influence, et où commence sa propre voix ?
À propos de cette œuvre
- Lavandières
- Marianne von Werefkin
- vers 1909
- Tempera sur papier marouflé sur carton
- 50,5 × 64,6 cm
- Städtische Galerie im Lenbachhaus und Kunstbau, Munich (Gabriele Münter Stiftung, 1957)
- https://www.lenbachhaus.de/en/digital/collection-online/detail/waescherinnen-30012440
