
À retenir
Le Repos pendant la fuite en Égypte, peint vers 1595 par Jan Brueghel l’Ancien et Hans Rottenhammer, illustre la collaboration entre spécialistes typique des ateliers flamands de la fin du XVIe siècle. Rottenhammer, formé à Venise, peint les anges et la Sainte Famille ; Brueghel l’Ancien, fils de Pieter Bruegel l’Ancien, ajoute le paysage boisé, les fleurs et l’âne. L’œuvre, une huile sur cuivre de petit format conservée au Mauritshuis à La Haye, s’inscrit dans le contexte du séjour italien de Brueghel entre 1590 et 1596, période durant laquelle se développe sa réputation de paysagiste, avant son retour à Anvers et sa collaboration ultérieure avec Rubens.
Voici une vision idyllique de cette scène biblique. Je retrouve bien là la richesse des paysages de Jan Brueghel l’Ancien, avec ce travail sur la végétation où les verts se fondent peu à peu en bleutés à mesure que le paysage s’éloigne, cette perspective atmosphérique si caractéristique, qu’on retrouve aussi dans les tapisseries de l’époque. Ce qui m’étonne toujours devant ce tableau, c’est son format, presque miniature (à peine 22 x 29 cm), et le support choisi : le cuivre, qui permet ces glacis d’une finesse extrême et cette luminosité presque émaillée qu’on ne retrouve jamais sur toile ou sur bois.
Quant à la scène, elle est profondément humaine : Marie allaite son enfant pendant que Joseph s’occupe de l’âne, et de modestes bagages reposent à leurs pieds. Seuls les anges, en haut à droite, apportent une note incongrue et rappellent qu’on est bien dans un registre sacré. On sent aussi la patte de Rottenhammer dans le traitement des personnages, plus fin et plus posé que celui, souvent plus foisonnant, de Brueghel seul, signe de cette collaboration typique entre spécialistes flamands du paysage et de la figure. Ce que j’aime ici, c’est cette luxuriance de la végétation et cette qualité de couleurs qui donnent à la scène une douceur presque intime, loin du grand décorum religieux qu’on pourrait attendre du sujet.
Nous plongeons d’abord dans une forêt touffue, presque noire par endroits. Deux anges suspendus dans les airs attirent le regard avant même la Sainte Famille, blottie tout en bas à droite, minuscule face à la végétation. Ce déséquilibre volontaire retient l’œil un instant, avant qu’il ne descende vers l’humain.
Ce que cache la surface du Repos pendant la fuite en Égypte
Le cuivre change tout. Brueghel l’Ancien et Rottenhammer travaillent une plaque lisse, sans grain, où le pinceau glisse sans accroc. Les glacis superposés gagnent en transparence, la lumière traverse presque la couche picturale. Ce petit format, 22 sur 29 centimètres, appartient à un genre prisé des collectionneurs romains du tournant du XVIIe siècle : le tableau de cabinet, pensé pour être tenu en main, examiné de près. De tels cuivres circulent alors dans toute l’Europe, prisés pour leur format transportable. Rottenhammer peint d’abord les anges et la Sainte Famille. Brueghel prend ensuite le relais, ajoute le sous-bois touffu, les fleurs, l’âne. Deux mains, une seule scène, une complicité nouée à Rome. Ce dialogue entre deux spécialités, paysage et figure, est fréquent dans les ateliers flamands de l’époque. Ce goût pour le petit format se retrouve bien au-delà de Rome, jusque dans les collections hollandaises du siècle suivant.
Jan Brueghel l’Ancien et son époque
Jan Brueghel l’Ancien naît à Bruxelles en 1568, fils du peintre Pieter Bruegel l’Ancien. Il séjourne en Italie entre 1590 et 1596, à Rome puis Milan, où il rencontre le cardinal Federico Borromeo. Cette période italienne forge sa manière : paysages minutieux, touche de velours qui lui vaudra son surnom. Rottenhammer, peintre allemand formé à Venise, partage alors les mêmes cercles romains. Leur collaboration illustre un usage courant du XVIe siècle : un spécialiste du paysage, un autre de la figure. Rottenhammer meurt à Augsbourg en 1625, après une carrière marquée par la miniature sur cuivre. De retour à Anvers en 1596, Brueghel devient l’un des peintres les plus courus de son temps, proche de Rubens.
Actualité au Mauritshuis
Le Mauritshuis ne se limite pas à ses trésors historiques : le musée continue d’enrichir activement sa collection. Ses dernières acquisitions en date sont deux tableaux de Frans Hals, Jeune Fille chantant et Garçon jouant du violon, réalisés vers 1628. Ces deux œuvres, acquises conjointement avec le Frans Hals Museum de Haarlem lors d’une vente aux enchères à New York, sont exceptionnelles à plus d’un titre : elles témoignent de la virtuosité du peintre haarlemois dans la représentation du mouvement et de l’expression, deux qualités qu’on retrouve aussi, à leur manière, dans la scène familiale et paisible peinte par Brueghel et Rottenhammer un peu plus tôt dans le siècle. Jusqu’au 5 novembre 2026, elles sont visibles en salle 13, dans une présentation consacrée à la peinture de genre, ce moment du Siècle d’or où les artistes délaissent progressivement les sujets religieux au profit de scènes de la vie quotidienne, musiciens, buveurs, ou instants domestiques croqués sur le vif. C’est l’occasion, pour qui visite le Mauritshuis, de prolonger la découverte et de mesurer tout l’éventail de la peinture flamande et hollandaise réunie dans ce musée à taille humaine, du sacré à l’intime.
Source : Mauritshuis
Une question pour vous
Combien de tableaux de ce type, peints à quatre mains par un spécialiste du paysage et un spécialiste de la figure, ont traversé le XVIIe siècle flamand sans que l’histoire de l’art ne retienne qu’un seul nom ?
À propos de cette œuvre
- Le Repos pendant la fuite en Égypte
- Jan Brueghel l’Ancien et Hans Rottenhammer
- vers 1595
- Huile sur cuivre
- 22 x 29,1 cm
- Mauritshuis, La Haye
- https://www.mauritshuis.nl/fr/decouvrir-la-collection/oeuvres-d-art/283-rest-on-the-flight-into-egypt
