
À retenir
Peinte en 1779 par Claude-Joseph Vernet (Avignon, 1714 ; Paris, 1789), Les chutes du Rhin, près de Schaffhouse, Suisse représente la plus célèbre cascade de Suisse sous un ciel d’orage, animée au premier plan par des visiteurs venus contempler le site. Réalisée à la fin de la carrière du peintre, cette huile sur toile appartient à la peinture de paysage française du XVIIIe siècle et à l’esthétique du sublime qui marque l’époque des Lumières. Connu pour ses ports et ses tempêtes, Vernet y aborde un spectacle naturel continental, peint aussi par Wüest, Loutherbourg et Turner. Le tableau est conservé au Clark Art Institute de Williamstown, dans le Massachusetts.
Voici un tableau de Vernet qui met en scène les chutes du Rhin à Schaffhouse. Comme à son habitude, le peintre associe un paysage grandiose à de petits personnages qui animent la toile. À mes yeux, ces figures en sont l’intérêt secondaire mais elles ont leur importance : sans elles, on ne mesurerait pas l’échelle des chutes. Vernet joue sur ce contraste entre la force de l’eau et la fragilité des silhouettes humaines, typique de cette esthétique du sublime qui fascine son siècle : on admire la nature autant qu’elle nous impressionne. C’est aussi une œuvre documentaire, où l’on voit des visiteurs venir sur la berge contempler le spectacle, certains s’arrêtant, d’autres montrant les chutes du doigt. J’y vois une forme de tourisme avant l’heure, et c’est amusant de se dire qu’en 1779 on se déplaçait déjà pour « voir les chutes du Rhin » comme on le fait encore aujourd’hui, smartphone en moins. Peint à la fin de sa carrière, ce tableau montre un Vernet qui sort de ses ports et de ses tempêtes méditerranéennes pour s’intéresser à un autre spectacle naturel, et je trouve qu’il y réussit tout aussi bien.
Une main tendue. Sur la berge, une femme en châle clair pointe le doigt vers l’eau. Suivez son geste. Il vous conduit droit à l’écume des chutes, entre deux rochers dressés comme des dents. Un rideau de pluie raye le ciel. Vous sentez presque l’humidité monter du fleuve.
Les chutes du Rhin à Schaffhouse : l’eau, la pierre, le ciel
Regardez d’abord le haut de la toile. Les nuages couvrent près de la moitié de la surface. Gris de plomb à gauche, ils s’ouvrent à droite sur un bleu lavé. Dans le ciel, la touche reste lisse, presque invisible. L’écume, elle, paraît plus dense, comme fouettée au pinceau. Observez les deux rochers du centre. Leur vert mousseux tranche sur la blancheur liquide. Une bâtisse grise semble posée au bord du gouffre. À droite, un escalier de bois grimpe la falaise. De minuscules silhouettes l’empruntent. Au pied de la roche, d’autres curieux se pressent sur un petit belvédère. Le froid, le bruit, l’odeur mouillée : tout passe par l’œil.
Approchez-vous du coin inférieur gauche. Sur une pierre, presque fondue dans la terre ocre, se lit la signature : « J. Vernet 1779 ». Juste au-dessus, un vieux chêne brisé tord ses branches roussies. Ses feuilles accrochent une lumière d’automne. Au centre, les costumes claquent en petites notes vives : un habit rouge, une veste verte, une jupe rose. Ces accents colorés tiennent l’œil au premier plan. Des oiseaux planent sous les nuées. Ils donnent la mesure du vide.
Vernet n’est pas seul devant ce site. En 1772, le Zurichois Johann Heinrich Wüest peint déjà les chutes sur un petit panneau de bois. Philippe-Jacques de Loutherbourg en tire une toile, exposée à la Royal Academy de Londres en 1788. Turner s’y mesure à son tour en 1806. Chacun cherche le fracas de l’eau. Vernet choisit la berge, les barques, les conversations. Le tonnerre reste au fond. Devant, on débarque, on s’épaule, on bavarde. Un passeur appuie sur sa perche. Un chien trotte vers la droite. La naturel grondante devient un décor de sortie dominicale.
Comparer ces versions apprend une chose. Le même site peut porter des récits opposés. Chez Vernet, l’eau gronde mais n’engloutit personne. Les barques restent à quai, sur une eau calme et turquoise. On voit le spectacle de près, sans danger. Pour qui connaît les marines tourmentées du peintre, l’effet est déroutant. Ici, pas de naufrage, pas de mât brisé.
Claude-Joseph Vernet, peintre des Lumières face au torrent
Claude-Joseph Vernet naît à Avignon en 1714. Il se forme à Rome, où il bâtit sa réputation de paysagiste. Louis XV lui confie ensuite une commande d’envergure : peindre les ports du royaume. En 1767, Diderot consacre à ses sept tableaux du Salon une longue « Promenade Vernet ». Le philosophe y décrit les toiles comme des sites réels, parcourus à pied. Il n’avoue qu’à la fin que la balade est imaginaire. Cette lecture colle à notre paysage de 1779. On y entre comme dans un lieu de promenade. Pourtant, l’orage gronde au-dessus des têtes. Personne ne lève les yeux. Vue fidèle ou site recomposé à l’atelier ? La toile ne tranche pas. Vernet meurt à Paris en 1789. Cette huile sur toile est aujourd’hui conservée au Clark Art Institute de Williamstown, dans le Massachusetts.
Vernet à l’honneur en 2026
Joseph Vernet a été mis à l’honneur à Paris cette année : pour les 400 ans de la Marine, le musée national de la Marine, au palais de Chaillot, a consacré du 13 mai au 2 août 2026 une grande exposition aux peintres qui ont documenté l’histoire maritime française du XVIIe au XXe siècle. Intitulée « La Marine et les peintres », elle réunissait près de 150 œuvres de plus de 90 artistes, de Claude Lorrain à Signac en passant par Vernet et Manet. Côté recherche, la connaissance de son œuvre progresse : l’université de Passau, sous la direction de Jörg Trempler, mène un projet de catalogue raisonné numérique visant à actualiser le corpus de Vernet.
Source : Musée national de la Marine
Une question pour vous
Au XVIIIe siècle, voyager jusqu’aux chutes du Rhin demandait des jours de route. Feriez-vous un tel voyage pour une photo ?
À propos de cette œuvre
- Les chutes du Rhin, près de Schaffhouse, Suisse
- Claude-Joseph Vernet
- 1779
- Huile sur toile
- 84,1 × 129,7 cm
- Clark Art Institute, Williamstown (Massachusetts)
- https://www.clarkart.edu/ArtPiece/Detail/Thine-Falls,-near-Schaffhausen,-Switzerland
