
Un peu d’orientalisme ne nuit pas. C’est la pensée qui m’a traversé en découvrant cette toile imposante, plus de deux mètres de large, dans les collections de la National Gallery of Art. La Favorite de l’émir est un condensé de tout ce qui rend Benjamin-Constant fascinant : la lumière chaude qui semble irradier des étoffes, la composition architecturée qui organise l’espace du harem avec une précision presque théâtrale, et ce silence pesant qui enveloppe les figures féminines.
Ce qui me captive, c’est moins l’Orient en lui-même que le regard que l’Occident du XIXe siècle pose sur lui. Benjamin-Constant n’a jamais mis les pieds dans un harem (personne ou presque ne le pouvait) et c’est précisément là que réside la tension de l’œuvre : entre la virtuosité picturale indéniable et la construction d’un fantasme colonial. La femme représentée n’est pas un portrait, c’est une projection. Une scène rêvée, reconstruite dans un atelier parisien à partir d’étoffes achetées au souk de Tanger.
Cela ne diminue pas le plaisir esthétique, bien au contraire, cela l’enrichit. Regarder cette toile aujourd’hui, c’est regarder à la fois une prouesse technique et le miroir d’une époque qui confondait volontiers exotisme et érotisme, altérité et fantasme.
Ce brocart rouge brûle avant tout le reste. Vos yeux le trouvent en premier. Ils n’en bougent pas.
Ce que cache la surface
Le tissu carmin qui drapait la femme aux cheveux auburn est une huile sur toile. Benjamin-Constant le peint fil par fil, reflet par reflet. La chaleur de cette étoffe se sent avant de se voir. Elle contraste avec la peau pâle, presque froide, des bras abandonnés. À droite, la femme aux cheveux sombres vous fixe. Son regard ne cède rien. Derrière les deux figures, une loggia s’ouvre sur une mer bleue et des falaises ocre. L’air circule. Et pourtant, le garde posté à l’extrême droite ferme l’espace. Cette terrasse lumineuse est aussi une cage dorée.
Benjamin-Constant et le Maroc rêvé
En 1871, Benjamin-Constant passe seize mois au Maroc. Il rapporte des croquis, des étoffes, des objets. Il rencontre le sultan. Mais le harem, lui, reste inaccessible. La scène de 1879 naît dans un atelier parisien. Le peintre orientaliste convoque Delacroix, son modèle, dans la palette riche et la touche vibrante. Il s’en écarte dans la construction spatiale, plus architecturée, plus froide. La femme à la chevelure auburn, trop blanche pour l’Orient, alimente un fantasme précis : celui de la captive européenne. Benjamin-Constant ne l’invente pas. Il le met en peinture avec une virtuosité troublante.
Benjamin-Constant sur le marché et dans les musées
Benjamin-Constant reste un artiste activement étudié et prisé sur le marché de l’art international. Plusieurs de ses œuvres ont été adjugées aux enchères entre 2025 et 2026, notamment Page oriental en novembre 2025 et On the Roofs en mars 2026 chez Bonhams. Ses grandes compositions orientalistes atteignent des sommets : Marchand de tapis à Tanger a été adjugé à plus de 458 000 € et The King of Morocco à près de 349 000 €, témoignant d’un intérêt soutenu des collectionneurs internationaux pour son œuvre. La toile La Favorite de l’émir (vers 1879), conservée à la National Gallery of Art de Washington, est accessible gratuitement au public, à l’image de l’ensemble des collections de ce musée. L’œuvre figurait parmi les chefs-d’œuvre réunis lors de la première grande rétrospective consacrée à l’artiste, co-produite par le musée des Augustins de Toulouse et le Musée des beaux-arts de Montréal, une manifestation labellisée d’intérêt national par le ministère de la Culture.
Source : www.millon.com
Une question pour vous
💭 Peut-on admirer la virtuosité d’une toile et questionner simultanément ce qu’elle construit ?
📌 À propos de cette œuvre
- La Favorite de l’émir
- Jean-Joseph Benjamin-Constant
- vers 1879
- Huile sur toile
- 142,2 × 221 cm
- National Gallery of Art, Washington D.C.
- https://www.nga.gov/artworks/75181-favorite-emir






