À retenir
Peint vers 1919-1920 par Ernst Schütte (1890-1951), Tulipes pousse un motif floral traditionnel vers l’abstraction. Le peintre décompose les fleurs en aplats de couleur imbriqués, répartis sur toute la surface d’une petite huile sur toile de 45 sur 30,5 centimètres. La toile s’inscrit dans le modernisme classique berlinois de l’après-guerre et fut présentée dès 1920 à l’exposition d’été de la Freie Secession. Elle éclaire une facette méconnue de son auteur, également décorateur de théâtre découvert par Max Reinhardt. Sa conservation à la Neue Nationalgalerie de Berlin l’inscrit aujourd’hui dans la collection d’art moderne classique du musée.
Devant cette petite toile verticale (45 × 30,5 cm), je vois moins une nature morte qu’un pur exercice d’abstraction sur le motif floral. Les tulipes se dissolvent en aplats de couleur qui envahissent toute la surface jusqu’aux bords ; la fleur n’est plus qu’à peine lisible, comme éclatée par un kaléidoscope. Mon premier réflexe, « on sent le décorateur », s’est vérifié : Schütte fut aussi peintre de décors, découvert par Max Reinhardt, plus tard à la tête de la classe de scénographie de la Hochschule de Berlin. Cette culture de la scène affleure dans la fermeté du cadrage et la construction par plans colorés. Rien d’un essai timide, du reste : dès 1920, ces Tulipes figuraient à la Sommerausstellung de la Freie Secession berlinoise, alors même que Berlin basculait dans l’effervescence des années 1920.
On cherche des tulipes. La toile n’en livre presque rien. Ernst Schütte broie ses fleurs en éclats de couleurs.
Voir la surface
Regardez d’abord le grand plan vert, au centre. Il se courbe comme une feuille géante, gonflé d’ombre. Le pinceau le modèle, le fait bomber vers nous. Approchez : la matière garde la trace du geste. Autour, des aplats orange et bruns s’enroulent en croissants. En haut à droite, une seule tulipe garde sa flamme rousse. Le fond alterne bleus de nuit et terres profondes. Tout est plein, jusqu’aux bords. Schütte pousse la nature morte à la lisière de l’abstraction. Les pétales deviennent des facettes, imbriquées comme un vitrail. L’huile sur toile joue les contrastes : vert acide contre orange brûlé. Un mince liseré blanc, en bas, respire encore. Le réseau de craquelures raconte le siècle passé. Observez la tension : le titre dit fleurs, la toile dit géométrie.
Comprendre l’époque
Schütte peint ces Tulipes en 1919-1920. Berlin sort de la guerre, exsangue et fiévreuse. La République de Weimar vient de naître. La ville danse et vacille à la fois. Dans les ateliers, l’abstraction gagne du terrain. Les formes se libèrent du réel. En 1920, la toile entre à la Sommerausstellung de la Freie Secession. Ce groupe rassemble alors des modernes berlinois. Schütte y montre une nature morte qui refuse de rester sage. La fleur, motif décoratif par excellence, devient champ d’expérience. Le petit format, 45 sur 30,5 centimètres, tranche avec l’ambition du geste. Une intimité de chevalet, doublée d’une audace d’avant-garde. Aujourd’hui, la Neue Nationalgalerie range l’œuvre dans son art moderne classique.
Ernst Schütte naît à Hanovre en 1890. Il vit à Berlin jusqu’en 1951. Peintre, dessinateur, illustrateur, architecte : il est surtout homme de théâtre. Max Reinhardt le découvre en 1925. Schütte signe des décors au Deutsches Theater, puis à Vienne et Salzbourg. De 1945 à 1951, il dirige la classe de scénographie de la Hochschule de Berlin. Il meurt à Berlin la même année. Ce théâtre nourrit sa peinture. Son œil de décorateur affleure dans chaque plan de ces Tulipes.
Exposition à la Neue Nationalgalerie de Berlin
À l’heure où nous écrivons ces lignes, la Neue Nationalgalerie de Berlin, qui conserve ces Tulipes, consacre l’exposition « Ruin und Rausch. Berlin 1910–1930 » (25 avril 2026 – 3 janvier 2027) à sa collection d’art moderne classique. Puisant dans ses propres fonds, elle donne à voir le Berlin contrasté des années 1910 et 1920, celui-là même que traverse Ernst Schütte lorsqu’il peint cette nature morte en 1919-1920, entre les bouleversements de la Première Guerre mondiale et l’effervescence de la jeune République de Weimar.
Source : Neue Nationalgalerie
une question pour vous
💭 En 1920, Schütte fragmente ses tulipes en facettes colorées, quand le cubisme parisien a déjà dix ans : la province allemande digère-t-elle l’avant-garde, ou la réinvente-t-elle à sa manière ?
À propos de cette œuvre
- Tulipes
- Ernst Schütte
- 1919/1920
- Huile sur toile
- 45 × 30,5 cm
- Neue Nationalgalerie, Berlin
- https://search.smb.museum/object/obj-962754







