New York, 1890. Dans l’atelier de la Dixième Rue, une danseuse espagnole fait vibrer la pièce. William Merritt Chase saisit son pinceau. Il doit capturer l’impossible : l’électricité d’un corps en mouvement.
La fulgurance d’un instant
Carmencita tourne. Sa robe noire et or explose sur le fond brun ambré. Chase travaille à touches larges. Les reflets dorés du tissu semblent bouger. Le visage rayonne d’un sourire fermé, lumineux, presque insolent. Un bras s’élève, l’autre dessine une courbe gracieuse. Regardez les fleurs éparses au sol : un bouquet jeté en offrande. Le bracelet d’or brille au poignet. La facture est libre, empâtée, généreuse. Chaque coup de brosse respire l’admiration.
Une étoile dans l’Amérique dorée
Née à Almería en 1868, Carmencita conquiert l’Espagne, puis la France dans les années 1880. En 1889, elle débarque à New York et enflamme les salons privés. John Singer Sargent organise une représentation dans l’atelier même de Chase. Le public jette bijoux et fleurs à ses pieds. Chase immortalise cette ferveur : les cadeaux épars sur la toile ne sont pas un détail décoratif. Ils sont la mémoire d’une soirée. Sargent peint lui aussi Carmencita la même année, son tableau rejoint le musée d’Orsay. Deux géants, une même fascination.
William Merritt Chase
William Merritt Chase (1849-1916) est le grand maître de l’impressionnisme américain. Formé à Munich puis influencé par Velázquez, il s’impose comme portraitiste virtuose et pédagogue majeur. Il forme une génération entière d’artistes américains, dont Georgia O’Keeffe. Avec Carmencita, il unit spontanéité et maîtrise technique au service d’un sujet brûlant de vie.
Une question pour vous
💭 Carmencita fascine l’Amérique dorée comme figure exotique : Chase peint-il une artiste ou le fantasme d’une Espagne rêvée ?
À propos de cette œuvre
- Carmencita
- William Merritt Chase
- 1890
- Huile sur toile
- 177,5 × 103,8 cm
- The Metropolitan Museum of Art, New York
- https://www.metmuseum.org/fr/art/collection/search/10465
Carmencita à New York : la danseuse qui fascina deux peintres
Carmencita représente la danseuse espagnole María Ángeles López Moncet, dite Carmencita (née à Almería en 1868), qui triomphe à New York en 1889-1890 et y suscite une fascination que l’époque compare volontiers à celle qu’Isadora Duncan exercera une génération plus tard. John Singer Sargent, qui la voit danser, organise une représentation privée dans son studio new-yorkais à laquelle il convie William Merritt Chase ; les deux peintres, chacun de son côté, en tirent une grande toile. Le tableau de Sargent entre au Musée d’Orsay à Paris ; celui de Chase est acquis par le Metropolitan Museum. Cette concomitance est rare dans l’histoire de l’art américain : deux amis, deux tempéraments picturaux distincts, un même modèle capturé dans le même élan. Pour Chase, Carmencita est l’occasion d’une démonstration de virtuosité, la robe noire et or dont les reflets semblent vibrer, les fleurs éparpillées sur le sol comme des offrandes d’un public invisible, l’expression de la danseuse à la fois fière et présente.
Munich, Velázquez et l’impressionnisme américain
William Merritt Chase (1849-1916) est le produit d’une formation européenne atypique pour un Américain de sa génération : non pas Paris et l’académisme des Beaux-Arts, mais Munich et son académie, où il acquiert entre 1872 et 1877 une maîtrise de la touche large et empâtée, de la matière huileuse et lumineuse, qui ne doit rien à la prudence académique française. À Munich, il découvre aussi les maîtres espagnols, et Velázquez en particulier, dont la sobriété compositionnelle et la liberté de facture l’accompagnent tout au long de sa carrière. Carmencita porte la trace de ces influences : le fond ambré-brun qui fait ressortir les ors de la robe, la silhouette détachée sur un espace quasi vide, la touche chargée et directe.
Un enseignant dont les élèves ont changé l’art américain
Ce qui distingue Chase au-delà de son œuvre peint, c’est son influence pédagogique. Il enseigne dans de nombreuses institutions new-yorkaises et fonde en 1891 la Shinnecock Hills Summer School of Art sur Long Island, l’une des premières écoles de peinture en plein air aux États-Unis. Parmi ses élèves : Georgia O’Keeffe, George Bellows, Edward Hopper et John Marin, soit une bonne partie du panthéon de l’art américain du XXe siècle. La salle de classe de Chase est le chaînon manquant entre l’impressionnisme européen qu’il a absorbé à Munich et le modernisme américain qui s’affirme après 1913.

