
Munich, 1918. Dans son atelier bavarois, Georg Schrimpf pose son regard sur l’écrivain Oskar Maria Graf. Le peintre saisit son pinceau pour immortaliser ce jeune intellectuel rebelle dans une œuvre qui marquera la Nouvelle Objectivité allemande.
Un portrait aux lignes pures
Schrimpf construit une composition géométrique rigoureuse. Le modèle se détient face au spectateur, mains posées sur une table rouge vif. Son costume marron aux volumes simplifiés dialogue avec un chapeau bleu profond qui couronne la tête. Les traits du visage sont stylisés, presque sculptés dans la matière picturale. L’artiste applique l’huile en aplats sobres, éliminant les détails superflus. Derrière la figure, une ville cubiste se fragmente en plans colorés. Cette toile révèle une technique précise où chaque forme trouve sa place dans l’équilibre général.
Entre tradition et modernité
Cette œuvre naît au lendemain de la Première Guerre mondiale, période de bouleversements profonds en Allemagne. Schrimpf appartient à ce courant de la Nouvelle Objectivité qui rejette l’expressionnisme émotionnel pour retrouver la clarté formelle. Il emprunte à l’art italien du Quattrocento sa rigueur constructive tout en intégrant les acquis cubistes dans le traitement de l’espace. Graf, écrivain anarchiste et pacifiste, incarne parfaitement les contradictions de cette époque.
L’itinéraire de Georg Schrimpf
Autodidacte, Schrimpf (1889-1938) découvre la peinture tardivement. Il fréquente les milieux artistiques munichois avant-gardistes et développe un style épuré, aux antipodes de l’agitation expressionniste. Ses portraits conjuguent monumentalité et introspection psychologique, caractéristiques visibles dans cette représentation de Graf.
Une question pour vous
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À propos de cette œuvre
- Oskar Maria Graf
- Georg Schrimpf
- 1918
- Huile sur toile
- 65,2 x 47 cm
- Städtische Galerie im Lenbachhaus und Kunstbau Munich
- https://www.lenbachhaus.de/en/digital/collection-online/detail/oskar-maria-graf-30014201
Deux autodidactes dans une colonie anarchiste
Le portrait d’Oskar Maria Graf par Georg Schrimpf est d’abord le témoignage d’une amitié fondatrice. Les deux hommes se rencontrent en 1913 dans une colonie anarchiste en Suisse, où ils travaillent tous deux comme boulangers. Graf (1894-1967) deviendra l’un des grands romanciers bavarois du XXe siècle, auteur d’une œuvre engagée contre le nazisme. Schrimpf (1889-1938), lui, est un peintre presque entièrement autodidacte : il n’a fréquenté l’école de peinture de Munich que huit jours en 1913. C’est pourtant Graf, avant tout le monde, qui croit en son talent et l’encourage à montrer son travail. Le portrait de 1918, réalisé dans l’atelier munichois de Schrimpf, est donc bien plus qu’un exercice formel : c’est la mise en image d’une solidarité intellectuelle et politique entre deux hommes qui partagent le même refus de l’ordre établi.
La Nouvelle Objectivité contre l’expressionnisme
Oskar Maria Graf est peint en 1918, en plein chaos de la fin de la Première Guerre mondiale, au moment où Schrimpf participe activement à la vie politique de gauche munichoise. L’année suivante, il prend part à la République des conseils de Munich et est arrêté lors de son écrasement. Ce contexte politique éclaire le style du tableau : la Nouvelle Objectivité (Neue Sachlichkeit) à laquelle Schrimpf est associé est précisément une réaction contre l’agitation expressionniste, au profit d’une clarté formelle froide et d’une géométrisation des formes qui se lisent comme un retour à l’ordre après le chaos. Schrimpf appartient au courant « romantique » de ce mouvement, distinct de l’aile « véritiste » représentée par Otto Dix ou George Grosz.
Un artiste pris entre deux destins
La vie de Schrimpf finit tragiquement. En 1937, son passé politique, notamment son adhésion à la Rote Hilfe, organisation socialiste de secours aux prisonniers politiques, lui vaut d’être renvoyé de l’Ecole nationale des arts de Berlin. Il meurt le 19 avril 1938 à Berlin, quelques mois seulement après cette exclusion. Oskar Maria Graf, lui, avait quitté l’Allemagne dès 1933 après avoir publiquement demandé que ses livres soient brûlés par les nazis, refusant d’être épargné alors que ses contemporains étaient censurés. Le portrait conservé au Lenbachhaus de Munich cristallise le moment où les deux hommes étaient encore libres et proches, avant que l’histoire ne les sépare.
