
À retenir
Peinte vers 1769 par Jean-Honoré Fragonard (1732-1806), Jeune fille lisant est conservée à la National Gallery of Art de Washington. Le tableau appartient à la série des « portraits de fantaisie », figures costumées exécutées avec une grande rapidité, emblématiques du rococo français. Des analyses d’imagerie menées par le musée, publiées en 2015 dans le Burlington Magazine, ont mis au jour une première composition où le modèle faisait face au spectateur. Fragonard l’a ensuite repeinte de profil, absorbée dans sa lecture. Ce repentir a permis de rattacher l’œuvre à la série. La toile illustre la touche libre et visible qui distingue le peintre de ses contemporains.
Voici l’une des « figures de fantaisie » de Fragonard, ces portraits costumés qu’il brossait à une vitesse étonnante. On raconte même que certaines toiles de la série portent au revers la mention « peint en une heure ». Leurs modèles étaient le plus souvent des proches ou des familiers du peintre. Nous avons déjà regardé ici Le Guerrier de Fragonard, une autre figure de fantaisie. Je trouve que cette jeune fille lisant est plus lumineuse et plus colorée : le jaune de la robe, le coussin rose et le fond baignent toute la toile d’une lumière douce. La dextérité du peintre est remarquable. En quelques coups de pinceau seulement, il saisit son personnage et rend son costume avec élégance et vivacité. Le col et les manches semblent jetés sur la toile d’un seul geste, et pourtant tout tient.
J’aime beaucoup ce Fragonard-là, plus libre et plus spontané que celui des scènes galantes. Ce tableau a aussi une particularité qui me touche : les analyses de la National Gallery of Art ont montré que Fragonard avait d’abord peint la jeune femme de face, tournée vers nous. Il a ensuite repris sa toile pour la représenter de profil, absorbée dans sa lecture. Ce changement transforme tout : au lieu d’un modèle qui pose, on surprend un moment d’intimité. C’est sans doute pour cela que je trouve le rendu de son visage particulièrement réjouissant. Il y a dans ce profil paisible, à la fois concentré et rêveur, toute la tendresse dont Fragonard était capable.
Vous êtes devant une main. Rose, à peine repliée, elle retient la tranche rouge d’un petit livre. Approchez. La chair tient en quelques touches. Les pages ne sont que des griffures grises, illisibles. Vous sentez déjà la vitesse de la main.
Ce que Jeune fille lisant nous dit
Regardez la collerette. Ses plis ne sont pas peints, ils sont creusés. Fragonard fait glisser le manche de son pinceau dans la pâte encore fraîche. Le même sillon court sur le corsage. La robe jaune avance par larges coulées, en couleurs non mélangées. Le coussin se gonfle de rose, de lilas, de blancs vifs. Le visage rosit à peine sous une pluie de traits rapides. Tout ici est geste, épaisseur, matière qui accroche la lumière venue de la gauche. Et pourtant la jeune fille ne bouge pas. Une huile sur toile peinte au galop pour fixer le temps immobile d’une lecture.
Ce que l’époque nous dit de Fragonard
Vers 1769, Fragonard enchaîne les « portraits de fantaisie ». Amis et mécènes y posent en costumes élaborés, tournés vers le spectateur. Cette lectrice aussi, à l’origine. Un dessin réapparu dans une vente parisienne aligne les croquis de la série, elle comprise. Les équipes de la National Gallery of Art scrutent alors la toile. Imagerie infrarouge hyperspectrale, cartographie du mercure par fluorescence X : un premier visage surgit, de face. Le Burlington Magazine publie ces résultats en avril 2015. Le repentir ne gomme pas la pose. Il la détourne vers le livre.
Né à Grasse en 1732, mort en 1806, Jean-Honoré Fragonard incarne la peinture rococo. On l’aime pour ses scènes galantes. Ces figures rapides montrent un autre peintre, presque sans retenue, qui laisse parler la touche.
Actualité : le centenaire Fragonard, de Grasse à Paris
L’automne 2026 est une saison particulièrement riche pour les amateurs de Fragonard. À l’occasion du centenaire de la maison Fragonard, le musée Jean-Honoré Fragonard de Grasse a consacré à l’artiste l’exposition « Fragonard, l’enfant chéri de Grasse », achevée le 18 octobre 2026. Elle réunissait une trentaine d’œuvres, dont certaines inédites, prêtées par des institutions françaises et étrangères et par des collections privées. Son commissariat était assuré par Carole Blumenfeld. L’hommage se prolonge à Paris : la maison grassoise investit les salons de la Monnaie de Paris du 13 novembre 2026 au 10 janvier 2027 avec « Fragonard, 100 ans de collections et de savoir-faire ». Cette exposition patrimoniale va des pinceaux du peintre aux flacons de la parfumerie, et présente pour la première fois hors de Grasse certaines pièces des collections.
Source : Sortir à Paris.
Une question pour vous
Un siècle avant les impressionnistes, Fragonard laisse voir chaque coup de pinceau : pour vous, ce tableau est-il fini ?
À propos de cette œuvre
- Jeune fille lisant
- Jean-Honoré Fragonard
- vers 1769
- Huile sur toile
- 81,1 × 64,8 cm
- National Gallery of Art, Washington D.C.
- https://www.nga.gov/artworks/46303-young-girl-reading
