
À retenir
Joseph et ses frères, peint par Abraham Bloemaert vers 1595-1600, illustre l’épisode biblique où le vice-roi d’Égypte accueille les demi-frères venus lui demander de la nourriture, sans savoir qu’ils s’adressent au garçon qu’ils avaient autrefois vendu. La toile, conservée au Centraal Museum d’Utrecht, date des premières années passées par Bloemaert dans cette ville, où il devient la figure fondatrice de l’école picturale locale et le maître de nombreux caravagesques d’Utrecht, dont Gerard van Honthorst. L’œuvre relève du maniérisme, avec ses figures allongées et ses couleurs acidulées, et met en scène un renversement de statut au cœur du récit de la Genèse : l’esclave devenu puissant face aux frères désormais suppliants.
C’est une scène biblique classique, ici traitée presque comme une scène historique. Ce qui me touche particulièrement dans cette œuvre, c’est le retournement de situation qu’elle capture : Joseph, vendu et envoyé en Égypte par ses propres demi-frères, y est devenu vice-roi après avoir gagné la confiance du pharaon grâce à son don d’interprétation des rêves. Ce sont désormais ses frères qui ont besoin de lui et viennent le supplier.
J’aime particulièrement le travail sur les couleurs et sur l’expressivité des personnages : Bloemaert parvient à rendre palpable cette inversion des rôles, avec les frères agenouillés, prosternés devant un Joseph qui les domine du regard et de la posture. Cette tension entre humilité forcée et autorité retrouvée donne à la scène toute sa force dramatique.
Un pli de tissu rose retombe sur les marches du trône. Une main s’y agrippe, à mi-chemin entre la prière et l’exigence. Utrecht, vers 1595-1600 : Abraham Bloemaert peint l’instant où la hiérarchie familiale se renverse.
Le geste et la matière
Regardez les mains d’abord. Celles des frères sont noueuses, tendues vers le sol. Elles cherchent un appui qui ne vient pas. Celle de Joseph reste ouverte, presque légère. L’autorité, chez lui, ne semble demander aucun effort. Pourtant ce corps aussi se tord. Le maniérisme d’Utrecht impose ses torses allongés, même au vainqueur. Bloemaert construit une pyramide inversée. La foule des suppliants s’entasse à gauche, en ocre et brun. Joseph, à droite, se détache en rose pâle et blanc. La lumière, elle, refuse de choisir un camp.
Une hiérarchie retournée
L’histoire vient de la Genèse. Joseph, vendu par ses frères, arrive en Égypte comme esclave. Il y interprète les rêves du pharaon. Cette compétence le hisse au rang de vice-roi. Une famine frappe ensuite tout le pourtour méditerranéen. Les frères, affamés, se rendent en Égypte sans savoir qui ils affrontent. Bloemaert peint ce moment précis de reconnaissance et de dépendance inversée. Vers 1595-1600, l’artiste vient tout juste de s’installer à Utrecht. Le maniérisme y règne encore, avec ses couleurs acidulées et ses corps étirés. Le tableau mesure plus de deux mètres de large. Une telle échelle était réservée aux commandes prestigieuses. On ignore qui l’a commandé exactement. Le sujet, lui, était prisé : la clémence de Joseph incarnait un idéal de gouvernance juste.
Abraham Bloemaert
Bloemaert naît à Gorinchem en 1564. Il s’installe définitivement à Utrecht en 1593, deux ans avant de peindre cette toile. Il en devient la figure tutélaire, formant toute une génération : Honthorst, Van Poelenburch, Terbrugghen passent par son atelier. Son propre style, lui, glissera plus tard du maniérisme vers un classicisme plus posé. Elisabeth Stuart, reine de Bohême en exil, visite son atelier en 1626.
Actualité : le caravaggisme utrechtois sur le devant de la scène
En 2026, le Centraal Museum consacre sa première grande rétrospective à Gerard van Honthorst, autre figure majeure du caravaggisme utrechtois, du 25 avril au 13 septembre. L’exposition réunit une soixantaine de tableaux prêtés par le Louvre et la Galleria Borghese.
Source : Centraal Museum
Une question pour vous
Bloemaert peint une scène de pardon avec les outils du maniérisme, un style pourtant réputé pour son artifice : la sincérité et l’exagération peuvent-elles vraiment coexister sur une même toile ?
À propos de cette œuvre
- Joseph et ses frères
- Abraham Bloemaert
- vers 1595-1600
- Huile sur toile
- 141,3 x 211 cm
- Centraal Museum, Utrecht
- https://collectie.centraalmuseum.nl/details/collection/4750






