À retenir
Peinte par Willi Baumeister en janvier 1955, quelques mois avant sa mort, Aru 5 appartient au cycle « Aru », l’un des derniers ensembles de l’artiste allemand, figure majeure de l’abstraction organique de l’après-guerre. Huile et résine synthétique sur panneau dur, l’œuvre mesure 185 x 130 cm et se distingue par une masse noire ajourée, ponctuée de touches de couleurs primaires, qui prolonge l’intérêt de Baumeister pour l’art préhistorique et les formes archaïques. Conservée à la Neue Nationalgalerie de Berlin, elle marque le parcours d’un artiste resté en Allemagne sous le régime nazi, où son travail fut qualifié d’art « dégénéré », et qui a développé un langage abstrait personnel jusqu’à la fin de sa vie.
C’est une œuvre massive que voilà. Mais ce que j’aime, c’est son caractère organique et protéiforme : cette masse noire, découpée et ajourée, comme allégée par endroits de sa propre matière. Ces petites touches de couleurs primaires viennent renforcer ce sentiment de matière vivante. On y devine une sorte d’écriture primitive, quelque chose d’archaïque, de tellurique. Les taches colorées jouent comme des notes musicales, empêchant la composition de se refermer sur elle-même en une forme lourde. J’aime beaucoup cette matière puissante et mouvante : la masse noire retient le regard, qui circule tout autour et se laisse happer par les formes colorées qui la jalonnent.
Aru 5
Regardez d’abord cette fissure blanche qui fend la masse noire, presque au centre du panneau. Elle ne referme rien. Elle ouvre un passage dans la matière. Le noir domine presque toute la surface, 185 x 130 cm dressés en haute silhouette sur fond ivoire. Debout devant l’œuvre, on mesure vite que ce format dépasse le corps. Le noir se découpe, se troue, laisse filer de fines lignes claires comme des respirations. Des touches de couleur ponctuent les bords : jaune ocre en haut à gauche, bleu ciel et rouge vif à droite, bleu profond et vert émeraude à gauche, un éclat orangé et une touche violette en bas. Aucune ne s’aventure vers le centre. Elles restent à la lisière, comme des sentinelles. Le titre, Aru 5, ne décrit rien de tout cela. L’œuvre est conservée à la Neue Nationalgalerie de Berlin.
Willi Baumeister
Baumeister peint Aru 5 en 1955, quelques mois avant sa mort, survenue le 31 août de la même année. Il appartient au cycle « Aru« , que l’artiste développe alors que le vocabulaire géométrique de ses débuts a cédé la place à des formes organiques. Cette évolution doit beaucoup à sa fascination pour l’art préhistorique, ses signes gravés, ses figures archaïques.
Sur le panneau dur, huile et résine synthétique se mêlent. La résine durcit la matière, la rend mate, presque minérale ; l’huile laisse courir les bords, incertains, presque vivants. Le choix du panneau plutôt que la toile n’est pas anodin : il stabilise cette masse noire dense, l’empêche de se distendre avec le temps, contrairement à une toile tendue sur châssis.
Vingt-deux ans plus tôt, en 1933, les nazis avaient exclu Baumeister de l’enseignement et classé son travail parmi l’art dit « dégénéré ». Il resta pourtant en Allemagne. Il continua de peindre, parfois en secret, toujours en marge du régime. Aru 5 porte cette double histoire : celle d’une forme tournée vers les origines de l’art, et celle d’un homme qui n’a jamais renoncé à développer son propre langage.
Ressentir cette oeuvre
Face à cette masse noire, l’œil hésite. Elle pourrait écraser. Elle ne le fait pas. Les fissures blanches la traversent comme des respirations. Les taches de couleur la retiennent comme des balises, l’empêchent de sombrer dans le poids pur. Baumeister cherchait une écriture, pas une image. Regardez longtemps : la forme semble bouger, elle n’est jamais tout à fait la même deux fois. Est-ce une menace qui s’apaise, ou une paix qui couve une menace ? La question reste ouverte.
Actualité à venir : Willi Baumeister à l’honneur à la Neue Nationalgalerie
La Neue Nationalgalerie de Berlin, qui conserve Aru 5, présente du 29 janvier au 2 mai 2027 l’exposition Schatten Reich – The Other German Art 1933-1945, conçue par la commissaire Maike Steinkamp et l’écrivain Florian Illies. Le projet met en lumière les artistes qui, après l’arrivée au pouvoir des nazis en 1933, ont poursuivi ou développé un travail non figuratif en Allemagne malgré la diffamation de leur art et l’absence de possibilités d’exposition durant les années 1930 et le début des années 1940. Willi Baumeister y occupe une place centrale aux côtés de Fritz Winter, Alexej von Jawlensky ou encore Jeanne Mammen ; son œuvre Tori (1938) figure parmi les pièces présentées. L’exposition bénéficie notamment du soutien de la Willi Baumeister Stiftung.
Source : Neue Nationalgalerie
Une question pour vous
Entre les gestes géométriques de ses débuts et cette masse organique de la fin, quelle décennie de Baumeister choisiriez-vous d’accrocher chez vous ?
À propos de cette œuvre
- Aru 5
- Willi Baumeister
- 1955
- Huile et résine synthétique sur panneau dur
- 185 x 130 cm
- Neue Nationalgalerie, Berlin
- https://search.smb.museum/en/object/obj-963030

