
À retenir
Dame est une huile sur toile peinte par Vassily Kandinsky en 1910. Elle est conservée à la Städtische Galerie im Lenbachhaus und Kunstbau de Munich, où elle est entrée en 1957 avec la donation de Gabriele Münter. Le titre a été inscrit par l’artiste lui-même au revers, sur le châssis. La toile appartient à la période munichoise de Kandinsky, juste avant les expositions du Blaue Reiter de 1911 et 1912. Seul le visage du modèle y reste lisible, tandis que le reste de la composition se résout en arcs et en masses de couleur. Elle illustre le moment où le peintre glisse de la figuration vers l’abstraction.
On est clairement en marche vers l’abstraction dans ce portrait : il n’y a quasiment que le visage du personnage qui reste figuratif, tout le reste se dissout déjà dans la couleur. Le corps, la robe, le décor ne sont plus vraiment décrits, ils sont suggérés par des taches et des masses colorées qui se répondent sur la toile. Les couleurs sont travaillées hors de la représentation, elles ne sont plus là pour imiter le réel mais pour exprimer quelque chose, et c’est ce qui me fascine dans ce portrait. J’aime ces couleurs vives et expressives, cette dynamique des formes qui crée une impression de mouvement, comme si la figure était en train de se faire et de se défaire sous nos yeux. On est loin d’un portrait statique ici, et c’est ce que j’aime particulièrement dans cette période de l’œuvre de Kandinsky. Il faut se rappeler qu’en 1910, il est en pleine rédaction de Du spirituel dans l’art, où il théorise justement le pouvoir de la couleur à toucher l’âme directement, comme la musique. Quand je regarde Dame, j’ai l’impression de voir cette théorie en train de naître : le visage est encore là, comme un dernier point d’ancrage, mais on sent que bientôt il ne restera plus rien du sujet. C’est pour moi tout l’intérêt de ce tableau : il capte une période où Kandinsky navigue encore entre deux mondes, et je trouve ce moment d’entre-deux aussi émouvant que l’abstraction totale.
Dame
Un point de bleu pur, cerné de noir. C’est l’œil. Ou plutôt, c’est tout ce qui reste d’un regard. Observez la tête penchée, sombre, presque taillée au couteau. Puis laissez glisser vos yeux vers la gauche. Des arcs jaunes, verts et roses balaient la toile comme un arc-en-ciel déchiré. Une bande rouge la traverse en oblique. En bas, une masse brune pèse, lourde, immobile.
Kandinsky
Retournez la toile, en pensée. Sur le châssis, Kandinsky a inscrit lui-même : « KANDINSKY Dame (1910) ». Le titre vient donc du peintre. Il affirme un sujet que la peinture refuse presque de montrer. Regardez la facture de cette huile sur toile. À gauche, la pâte est mince, et la trame affleure sous les courbes. Les roses et les jaunes s’y posent en hachures courtes, serrées, parallèles. À droite, le noir cerne au contraire les formes d’un trait épais. Deux écritures cohabitent sur un même carré d’un mètre dix. L’une construit, l’autre dissout. Pourtant, rien ne se contredit vraiment. Nous sommes en 1910, un an après Improvisation 3. Les expositions du Blaue Reiter n’ont pas encore eu lieu : elles se tiendront à Munich en 1911 et 1912. La toile entre au Lenbachhaus en 1957, avec la donation de Gabriele Münter.
Ressentir
Le titre dit « Dame ». Le profil, lui, garde son secret : cheveux courts, col blanc, veste sombre. Rien ne confirme. Rien n’infirme. La figure se penche vers quelque chose que nous ne voyons pas. Et la couleur, autour, ne s’arrête jamais. On cherche le calme d’un portrait. On trouve un tourbillon. Restez un instant devant ce vertige.
Actualité : le Blaue Reiter réaccroché à Munich
Le Lenbachhaus propose depuis le 10 mars 2026 et jusqu’au 5 septembre 2027, une nouvelle présentation de sa collection du Blaue Reiter, Über die Welt hinaus (« Au-delà du monde »). Elle réunit plus de 240 œuvres et accorde une place inédite aux femmes du mouvement, de Gabriele Münter à Marianne von Werefkin. Kandinsky y dispose d’une salle aux murs bleu nuit consacrée à son passage vers l’abstraction, avec des toiles majeures comme Impression III (Konzert), Improvisation 19 ou Improvisation Sintflut. Ce nouvel accrochage s’inscrit dans la préparation du centenaire du musée, prévu en 2029.
Source : Lenbachhaus
Une question pour vous
Kandinsky rapprochait volontiers la peinture de la musique. Et si Dame était déjà une partition ? Quelle note jouerait ce visage penché ?
À propos de cette œuvre
- Dame
- Vassily Kandinsky
- 1910
- Huile sur toile
- 110,6 x 109,8 cm
- Städtische Galerie im Lenbachhaus und Kunstbau, Munich
- https://www.lenbachhaus.de/en/digital/collection-online/detail/dame-30004482
