
À retenir
Tannhäuser sur le Venusberg est une huile sur toile peinte en 1864 par le peintre français Henri Fantin-Latour (1836-1904). Inspiré de l’opéra Tannhäuser de Richard Wagner, le tableau montre le chevalier auprès de Vénus, entouré de nymphes musiciennes et danseuses. Première peinture d’imagination de l’artiste, il cherche à traduire en couleurs l’émotion musicale, dans l’esprit des correspondances baudelairiennes. Présenté au Salon de 1864, il est mal reçu, et Fantin-Latour le jugera longtemps sévèrement. Il ouvre pourtant la veine onirique et wagnérienne que le peintre poursuivra, notamment en lithographie, entre romantisme tardif et symbolisme. L’œuvre est conservée au Los Angeles County Museum of Art, grâce au don de M. et Mme Charles Boyer.
Je suis un grand fan de Wagner, et Tannhäuser est l’un de ses opéras que j’aime le plus. C’est aussi l’un des plus connus. C’est donc tout naturellement que je me suis arrêté sur ce tableau en parcourant les collections en ligne du LACMA. Il m’a touché parce qu’il représente Tannhäuser au tout début de l’histoire, encore prisonnier de Vénus sur le Venusberg. On sait ce qui va suivre : le chevalier, lassé des plaisirs, voudra retrouver le monde des hommes, et Vénus ne le laissera pas partir sans colère. Fantin-Latour, lui, choisit de ne pas montrer ce drame. Il fige le moment d’avant, celui de l’idylle, quand Tannhäuser est encore tout entier auprès de la déesse.
Ce choix me parle d’autant plus que Fantin-Latour était lui-même un fervent wagnérien, à une époque où défendre Wagner à Paris n’allait pas de soi. En 1861, la création parisienne de Tannhäuser à l’Opéra avait tourné au scandale et l’œuvre avait été retirée après trois représentations. Peindre ce sujet trois ans plus tard, et l’exposer au Salon de 1864, c’était prendre position. Fantin y reviendra d’ailleurs toute sa vie, notamment dans ses nombreuses lithographies inspirées des opéras de Wagner.
Ce qui me frappe le plus, c’est l’atmosphère. Les formes semblent baigner dans une lumière dorée et vaporeuse, les contours restent flous, comme si la scène appartenait déjà au rêve ou au souvenir. Pour moi, l’interprétation de Fantin-Latour est très marquée par le style de son époque, que je qualifierais personnellement de romantisme tardif, ou de transition : on y sent encore l’héritage de Delacroix, que Fantin admirait, mais aussi l’annonce du symbolisme vers lequel il glissera à la fin de sa carrière. C’est cette musique-là, plus que le récit, qu’il cherche à mettre en peinture. Et c’est sans doute pour cela que, en tant qu’amateur de Wagner, je m’y retrouve autant.
Une harpe dorée repose contre le bras de Tannhäuser. Personne n’en joue. Ses cordes restent muettes, à portée de main du chevalier.
Voir Tannhäuser sur le Venusberg
Regardez d’abord la chair. Vénus s’abandonne contre le chevalier, nue jusqu’aux hanches, le visage levé vers lui. Un drapé lilas glisse sur ses jambes. Tannhäuser porte un pourpoint sombre et un chapeau à plumes rouges. Il ne la regarde pas. Ses yeux fixent un point hors de la toile. À côté, une musicienne drapée d’orange souffle dans une double flûte. Plus loin, les nymphes dansent pieds nus. L’une brandit un tambourin rouge. Une autre, vêtue de pourpre, file vers la paroi rocheuse. La palette oppose les rouges chauds aux verts profonds du bosquet. Au loin, une rivière et des sommets bleus ferment l’horizon. En bas à droite, une brume blanche dévore les corps. La touche reste visible, presque esquissée. Les contours se défont dans la vapeur.
Comprendre Henri Fantin-Latour
Henri Fantin-Latour n’assiste pas à la création parisienne de Tannhäuser, en 1861. Il découvre l’opéra par fragments, lors d’un concert donné par Pasdeloup l’année suivante. Dès 1862, il tire du sujet sa première lithographie, à la demande de l’éditeur Cadart. Puis il cherche, croquis après croquis, la place de chaque figure. Le musée de Grenoble conserve une étude de 1864, d’un format bien plus modeste. Le LACMA possède la grande version, une huile sur toile offerte par M. et Mme Charles Boyer.
Exposée au Salon de 1864, la toile rencontre au mieux l’indifférence, au pire l’incompréhension. Fantin lui-même la tiendra longtemps pour un essai manqué, une faute de jeunesse. La même année, il présente pourtant son Hommage à Delacroix, portrait de groupe réaliste. D’un côté, des amis en redingote noire. De l’autre, une déesse nue dans la brume. C’est sa première peinture d’imagination. Il y cherche ce que Baudelaire appelait les correspondances : faire passer la musique dans la couleur. Wagner ne le quittera plus. En 1876, il fera le voyage de Bayreuth pour entendre le Ring.
Ressentir
Approchez-vous de la brume. Elle semble tiède, presque humide. Elle avale les chevilles des danseuses et efface le sol. Rien ici ne pèse. Seuls les deux amants restent ancrés dans l’herbe, lourds de rouge et de chair. Le reste flotte. Écoutez la flûte, imaginez le tambourin. Vous êtes dans une bacchanale, mais une bacchanale sans bruit. La harpe se tait toujours.
Le livret de Wagner enferme le chevalier sous la montagne. Fantin l’installe en plein air, entre rivière et sommets bleus. Paradis ouvert ou prison sans murs ? Vénus ne voit que lui. Lui regarde ailleurs.
Actualité : l’impressionnisme à l’honneur, Tannhäuser en réserve
Jusqu’au 3 janvier 2027, le LACMA présente au Resnick Pavilion l’exposition Collecting Impressionism at LACMA, ouverte le 21 décembre 2025. Plutôt qu’un simple parcours stylistique, elle raconte comment le musée a constitué ses collections. Elle s’attache aux choix d’acquisition et aux goûts des donateurs qui ont peu à peu fait de l’impressionnisme le visage de la fin du XIXe siècle. Le parcours réunit plus de 100 œuvres, des premières acquisitions d’impressionnisme américain et californien aux dons de Degas et de Pissarro par de grands collectionneurs hollywoodiens. Tout commence en 1929, quand le promoteur immobilier William Preston Harrison offre au musée dix peintures de Childe Hassam. L’exposition présente aussi des acquisitions récentes, comme Le Jardin de l’artiste à Vétheuil (1881) de Monet et La Diligence de Tarascon (1888), premier tableau de Van Gogh entré dans les collections du LACMA. Le commissariat est assuré par Leah Lehmbeck, responsable des départements de peinture et sculpture européennes et d’art américain, avec David Bardeen. Pour qui découvre Tannhäuser sur le Venusberg, c’est l’occasion de replacer Fantin-Latour, ami de Manet et des futurs impressionnistes tout en restant à l’écart du mouvement, dans l’histoire du goût qui a façonné le musée.
Source : LACMA.
Une question pour vous
Devant cette scène, que retenez-vous en premier : les corps, la brume ou la musique ?
À propos de cette œuvre
- Tannhäuser sur le Venusberg
- Henri Fantin-Latour
- 1864
- Huile sur toile
- 97,63 × 130,33 cm
- Los Angeles County Museum of Art (LACMA)
- don de M. et Mme Charles Boyer (inv. 59.62)
- https://collections.lacma.org/object/20926
