
À retenir
Le Rifain assis est une huile sur toile peinte par Henri Matisse en 1912, conservée à la Barnes Foundation de Philadelphie. L’œuvre appartient à la période marocaine de l’artiste, réalisée après ses années fauves. Elle représente un habitant du Rif, région du nord du Maroc, dont le costume traditionnel structure toute la composition. Matisse y traite la figure humaine par aplats de couleur pure, réduisant l’espace et le volume au profit d’une construction chromatique. Le tableau illustre comment l’artiste s’approprie les codes du portrait orientaliste hérité du XIXe siècle, notamment de Delacroix, pour affirmer un langage pictural personnel fondé sur la couleur plutôt que sur la description réaliste du motif.
Ce qui me saisit d’abord devant Le Rifain assis, c’est la manière dont Matisse fait de la couleur le sujet même du tableau, bien avant le motif. Le vert profond du gilet, le vert acide qui structure les ombres du visage, l’ocre chaud de la peau : rien n’est là pour imiter la réalité, tout sert à construire une présence.
Cette manière de traduire l’orientalisme non par l’anecdote (costume, décor, accessoires) mais par une intensité chromatique presque brute, je la trouve typique de ce moment charnière de 1912, où Matisse revient du Maroc avec une palette transformée par la lumière méditerranéenne. C’est ce rapport à la couleur, jamais décorative, toujours structurelle, qui me touche particulièrement chez lui. Elle restera le fil conducteur de toute son œuvre : de cette toile jusqu’aux gouaches découpées de la fin de sa vie, où la couleur, débarrassée même du support de la toile, deviendra la forme à part entière.
Regardez d’abord son visage. Une balafre invisible le coupe en deux. À droite, du vert sourd envahit la joue. À gauche, l’orange et le brun se mêlent en marbrures. Ce n’est pas une ombre. Chez Matisse, la lumière n’imite rien : elle colore. Ses mains croisées disparaissent presque dans le vert profond du vêtement.
Ce que cache la surface
Matisse peint ce Rifain assis en 1912, au retour de son second séjour à Tanger. L’huile sur toile mesure 200 sur 160 centimètres. Elle est aujourd’hui conservée à la Barnes Foundation de Philadelphie. Le personnage occupe presque tout le cadre, démesuré, aplati. Aucun repère temporel ne s’impose : ni heure, ni saison. L’espace derrière lui reste flou, entre rideau à bandes verticales et rectangle bleu suggérant un dehors. Le siège sur lequel il repose demeure indéfinissable. Seul le costume, richement brodé de motifs floraux, ancre la figure dans une identité reconnaissable. Les mains, pourtant zone la plus expressive d’un portrait, sont traitées avec une économie déconcertante. Matisse simplifie à l’extrême ce que la tradition orientaliste détaillait avec minutie. Le visage divisé pourrait figurer un jeu de lumière, un côté éclairé, l’autre dans l’ombre. Il pourrait tout aussi bien évoquer un tatouage ou une peinture rituelle. Le costume dit tout de lui. Le visage, brouillé de couleur, ne dit plus rien.
L’artiste et son époque
Henri Matisse a alors 42 ans. Chef de file du fauvisme depuis 1905, il cherche à Tanger une lumière neuve. Elle est plus crue que celle du Midi. Il envoie à son fils Jean une carte postale du modèle. Il le décrit comme un ancien bandit du Rif, devenu gouverneur d’une province. Matisse s’intéresse peu à l’anecdote politique. Il regarde une silhouette, un costume, une façon de reprendre l’orientalisme de Delacroix. Il veut mieux s’en détacher. La technique compte plus que le sujet : c’est elle qui porte tout le poids du tableau.
Actualité : la Fondation Barnes met Matisse à l’honneur
La Barnes Foundation propose chaque mois une visite thématique, ou « Spotlight Tour », consacrée à un artiste ou un thème particulier de sa collection. En avril 2026, ce rendez-vous était dédié à Matisse, au Dr Albert Barnes et à La Danse, la fresque monumentale que le fondateur avait commandée à l’artiste lors de sa visite à la fondation en 1930. L’occasion de rappeler l’ampleur exceptionnelle du fonds Matisse conservé à Philadelphie : pas moins de 59 œuvres, parmi lesquelles des jalons de l’histoire de l’art moderne comme Le Bonheur de vivre (1906) ou La Danse elle-même. Cette visite guidée retrace comment le séjour de Matisse à la Fondation Barnes a marqué un tournant décisif dans sa carrière, un éclairage précieux pour comprendre le contexte dans lequel s’inscrit une œuvre comme Le Rifain assis.
Plus d’informations sur le site du musée : barnesfoundation.org.
Une question pour vous
💭 Delacroix peignait l’exotisme pour le raconter. Matisse s’en sert pour le déconstruire. Jusqu’où peut-on citer une tradition sans plus lui appartenir ?
À propos de cette œuvre
- Le Rifain assis
- Henri Matisse
- 1912
- Huile sur toile
- 200.3 x 160.7 cm
- The Barnes Foundation, Philadelphie
- https://collection.barnesfoundation.org/objects/6969/Seated-Riffian-(Le-Rifain-assis)/


