
À retenir
Neptune et Amphitrite, peint par Jacob Jordaens vers 1648, appartient à la peinture baroque flamande du XVIIe siècle. Conservée au Rubenshuis d’Anvers, la toile met en scène le dieu marin aux côtés de son épouse Amphitrite, entourés de tritons et de chevaux marins, dans une allégorie de la mer alors prisée par les commanditaires anversois. Jordaens la réalise après les morts de Rubens et de Van Dyck, au moment où il devient la principale figure de la peinture anversoise. L’œuvre illustre le style dense et charnu qui caractérise sa production mature, marquée par le mouvement et le contraste des couleurs.
On reconnaît immédiatement Neptune, le dieu de la mer, à son trident. Mais je m’interroge sur l’histoire d’Amphitrite posée à ses côtés. C’est en fait une nymphe marine, une Néréide, fille du dieu marin Nérée, dont Neptune tomba éperdument amoureux. Il eut du mal à la convaincre de l’épouser, mais y parvint grâce à l’entremise du dauphin Delphinus. Elle devint reine des mers à ses côtés et eut plusieurs enfants, dont Triton. Ce qui m’amuse dans ce tableau, c’est que ce n’est justement pas Triton qui souffle dans la conque à leurs pieds, mais un petit amour, comme pour souligner la passion du couple. Les vrais Tritons, eux, sont là aussi, au premier plan : moins gracieux, mi-hommes mi-poissons, ils escortent le char impétueux.
J’aime la richesse des toiles de Jordaens, sa représentation des personnages pleine de force et de formes, de mouvement et de couleurs. Toute la scène est en mouvement : le ciel et la mer agités, l’eau qui gicle, ces corps qui jaillissent avec puissance. Et ce petit dauphin en bas, presque comique, qui semble à lui seul diriger tout l’attelage à travers les vagues : un détail que j’adore. Un arc-en-ciel perce timidement à l’horizon : la tempête est en train de se calmer, comme si Neptune lui-même apaisait les flots qu’il venait de déchaîner.
Un pli de tissu bleu se soulève sur l’épaule de Neptune. Il semble gonflé par un vent. Ce battement de matière signe l’atelier le plus fécond d’Anvers au XVIIe siècle, celui de Jacob Jordaens.
Une oeuvre recomposée en cours de travail
Neptune domine la scène. Barbe blanche, torse offert à la lumière froide de l’orage. Il tient son trident à bout de bras droit. L’autre main serre les rênes de deux chevaux marins blancs, crinières mêlées à l’écume. Sous ses pieds nus, un char en forme de coquillage fend une eau agitée. Le bleu du drapé de Neptune est posé en glacis profond. Le rouge d’Amphitrite lui répond, comme deux éclats sur un fond de tempête. À sa gauche, Amphitrite s’enroule dans ce drapé rouge. Collier de perles au cou, elle détourne le regard. Entre eux, un petit amour souffle dans une conque. C’est lui, et non Triton, qui célèbre leur union. Au premier plan, des tritons au torse musclé escortent l’attelage, moins gracieux que le couple qu’ils accompagnent. Au sommet du ciel, deux têtes d’angelots soufflent le vent qui pousse les nuages. Un arc-en-ciel perce à l’horizon, presque timide face à la tourmente en cours.
Le nettoyage récent du vernis, documenté par le Rubenshuis, a révélé un fait de chantier. Jordaens a peint sur deux toiles cousues bord à bord, puis élargi sa composition sur les côtés en cours d’exécution. Le triton de droite, d’abord placé à hauteur du cheval, a glissé vers le bas pour répondre au geste du trident : un repentir visible à l’examen technique. Un dessin préparatoire du tableau achevé montre la scène sans arc-en-ciel. Jordaens semble l’avoir ajouté en dernière touche. La toile appartient aujourd’hui à la Collection de la Communauté flamande, en dépôt permanent au Rubenshuis.
Anvers, entre mythologie et négoce maritime
La scène appartient à un genre alors prisé à Anvers : l’allégorie marine. Elle sert de miroir à une cité enrichie par le commerce transocéanique. La signature de Jordaens porte une date en partie effacée. On y lit « 164 » suivi d’un chiffre disparu. L’historien de l’art Arnout Balis la situe dans la seconde moitié des années 1640. La paix de Münster, signée en 1648, met fin à la guerre de Trente Ans. Elle relance aussitôt le trafic maritime vers la région anversoise, un contexte qui donne un sens concret à cette mer qui semble se calmer. Après les morts de Rubens en 1640 et de Van Dyck en 1641, Jordaens devient la figure la plus sollicitée d’Anvers. Il hérite des grands décors autrefois réservés à ses aînés. Sa touche, plus charnelle et plus dense, tranche avec l’élégance de Van Dyck et la fluidité de Rubens.
Né à Anvers en 1593, Jacob Jordaens se forme auprès d’Adam van Noort, dont il épouse la fille. Il collabore ponctuellement à l’atelier de Rubens. Après 1640, il devient la figure dominante de la peinture baroque anversoise. Ses scènes religieuses, mythologiques et de genre se reconnaissent à leurs figures charnues et à leurs éclairages contrastés.
Actualité : le Rubenshuis en pleine mutation
Le Rubenshuis d’Anvers, qui conserve cette toile de Jordaens, poursuit depuis 2016 une vaste rénovation dont la réouverture complète est prévue par étapes jusqu’en 2030. Une partie de la collection voyage en attendant dans d’autres musées, tandis qu’un feuillet autographe de Rubens daté de 1607 rejoint l’espace Rubens Experience à partir du 19 mai 2026.
Source : Rubenshuis
Une question pour vous
Jordaens peint Neptune avec le corps d’un vieillard et non celui d’un dieu triomphant : simple fidélité au mythe, ou façon de s’écarter du style idéalisé de Rubens ?
À propos de cette œuvre
- Neptune et Amphitrite
- Jacob Jordaens
- vers 1648
- Huile sur toile
- Rubenshuis, Anvers
- https://rubenshuis.be/fr/jacques-jordaens-neptune-et-amphitrite
